
Carnet · Conseils
L'Argentine hors des sentiers battus
En bref
- Les Esteros del Iberá, immenses zones humides de Corrientes, se visitent en barque avec des guides du village, dans un tourisme communautaire discret.
- La Puna de Catamarca et Salta (Antofagasta de la Sierra, San Antonio de los Cobres) demande de la haute altitude, de l'autonomie et un vrai respect des lieux.
- El Bolsón côté Patagonie et Cachi côté Andes offrent une Argentine plus lente, loin des foules de Bariloche et de Cafayate.
- Ces marges sont fragiles : on voyage lentement, on prévient de son itinéraire et on marche léger.
La première fois qu'on m'a parlé de l'Argentine « hors des sentiers battus », j'ai souri poliment. Le pays entier ressemble déjà à une marge. Puis j'ai passé assez de temps à rouler sur des pistes où l'on ne croise personne pendant deux heures pour comprendre que la formule voulait dire quelque chose. Il existe une Argentine des cartes postales, le Perito Moreno, la Bombonera, les vignes de Mendoza, et une autre, plus lente, plus difficile d'accès, qui ne demande rien et ne promet rien. C'est celle-là qui m'a gardé.
Je ne vais pas vous vendre du « secret ». Les endroits dont je parle sont sur des cartes, des gens y vivent, y travaillent, y enterrent leurs morts. Le mot « secret » les abîme. Je préfère dire qu'ils sont peu fréquentés, ce qui est différent, et souvent fragile. Voici ce que j'ai vu, avec la prudence de quelqu'un qui sait qu'il n'a fait que passer.
Les Esteros del Iberá, l'eau qui ne finit pas
Je suis arrivé à Colonia Carlos Pellegrini un soir de janvier, épuisé par la chaleur du nord de Corrientes. Les Esteros del Iberá, ce sont des zones humides immenses, l'une des plus vastes d'Amérique du Sud, un labyrinthe de lagunes, d'îlots flottants et de canaux où l'eau reflète un ciel qui n'en finit pas. On m'avait dit « c'est comme le Pantanal, en moins connu ». Ce n'est pas faux, mais l'Iberá a sa propre lenteur.
Le matin, un guide du village m'a emmené en barque. Pas de moteur pendant la première demi-heure, juste la perche qui pousse dans la vase. Les carpinchos, les capybaras, ces énormes rongeurs placides, nous regardaient passer sans bouger, familles entières posées sur les berges. Un caïman à lunettes s'est laissé glisser dans l'eau, sans hâte. Plus loin, des cerfs des marais avançaient dans les herbes hautes, et le guide a coupé le moteur pour ne pas les déranger. J'ai compris ce jour-là que le tourisme, ici, s'est construit autrement.
Une bonne partie de ces terres, autrefois consacrées à l'élevage, a été rendue à la nature, puis à des communautés qui vivent aujourd'hui de l'accueil des visiteurs plutôt que du bétail. Les anciens gauchos sont devenus guides. Ils connaissent chaque lagune, chaque nid, et ils tiennent à ce que ça reste ainsi. On y a réintroduit le jaguar, disparu de la région depuis des décennies, je ne l'ai pas vu, évidemment, on n'en voit presque jamais, mais savoir qu'il rôde quelque part change la manière dont on regarde les hautes herbes.
Le soir, il n'y a rien à faire, et c'est exactement le programme. On s'assoit sur un ponton, on écoute les grenouilles monter en puissance, et l'on regarde la lumière tomber sur l'eau. Je n'ai pas croisé plus d'une dizaine de voyageurs en trois jours. J'espère que ça durera, et je sais bien que le dire risque d'y contribuer un peu moins.
Cachi, les Calchaquíes et la Quebrada de las Flechas
Beaucoup de gens montent à Salta, font la boucle des vignobles de Cafayate et repartent. Je ne leur jette pas la pierre, c'est superbe. Mais si l'on prend la Ruta 40 vers le nord, entre Cafayate et Cachi, on entre dans quelque chose de plus âpre et de plus silencieux : les vallées Calchaquíes reculées.
La Quebrada de las Flechas, sur ce tronçon, est un des paysages qui m'a le plus décoiffé, et pourtant j'en avais vu, des cañons. Des lames de roche grise dressées vers le ciel comme des flèches, d'où le nom, un décor minéral, presque abstrait. La piste est mauvaise par endroits, la tôle ondulée vous secoue les vertèbres, et c'est précisément pour ça qu'on n'y croise pas grand monde. J'ai roulé une heure sans voir une seule voiture. Le vent faisait un bruit que je n'avais entendu nulle part ailleurs.
Cachi, au bout, est un village blanc posé sous le Nevado du même nom, à plus de six mille mètres. Des rues en terre, une église ancienne au plafond en bois de cardón, le cactus candélabre du coin, et une place où les vieux passent l'après-midi à l'ombre. J'y suis resté deux nuits sans rien programmer. J'ai marché jusqu'aux champs de piments qui sèchent au soleil, ces nappes rouges qu'on étale à même le sol. Une femme m'a expliqué, sans que je demande, comment on les trie. C'est le genre de conversation qu'on ne provoque pas et qui vaut tout le reste.
Ceux qui aiment ces couleurs de terre pousseront sans doute jusqu'à la Quebrada de Humahuaca, plus au nord, plus connue aussi. Les deux se ressemblent et ne se ressemblent pas. Humahuaca a ses bus, ses marchés, sa renommée d'Unesco. Les Calchaquíes gardent quelque chose de plus rugueux, de moins mis en scène. J'ai un faible pour le second, mais c'est affaire de tempérament.
On ne va pas dans la Puna pour cocher un paysage. On y va pour se sentir tout petit, et repartir en ayant compris pourquoi c'est une bonne chose.
Mathieu Estève
Antofagasta de la Sierra et la Puna de Catamarca
S'il fallait ne garder qu'un endroit, ce serait peut-être celui-là, et je le dis à contrecœur parce que c'est aussi le plus fragile. La Puna de Catamarca, autour d'Antofagasta de la Sierra, est un désert d'altitude, on vit là à près de quatre mille mètres, où le paysage semble venir d'une autre planète. Des volcans, des coulées de lave noire figées, des salars aveuglants, des lagunes couleur turquoise où se posent des flamants roses par centaines.
On n'arrive pas là par hasard. Les distances sont énormes, les stations-service rares, et le réseau téléphonique une plaisanterie. J'y suis monté avec un chauffeur local, parce que partir seul là-haut sans expérience de la haute altitude et des pistes, c'est de l'inconscience. Le mal des montagnes ne prévient pas. On roule des heures entre deux points d'eau, et le silence est tel qu'on entend son propre sang dans les oreilles.
Le Campo de Piedra Pómez, un champ de pierre ponce sculpté par le vent, ressemble à une ville blanche en ruine dont personne n'aurait dessiné les plans. J'y suis resté seul un long moment, à écouter le vent creuser la roche. On y tourne des films censés se passer ailleurs que sur Terre, et l'on comprend pourquoi. Ce sont des lieux que quelques milliers de personnes voient chaque année, tout au plus. Ça impose une forme de respect : on ne laisse rien, on ne ramasse rien, on marche où d'autres ont déjà marché.
El Bolsón et la Comarca Andina, l'autre Patagonie
Changement complet de registre. On descend en Patagonie, mais on évite les foules de Bariloche pour filer un peu plus au sud, à El Bolsón, dans la province de Río Negro. C'est une vallée verte, cernée de montagnes, avec une réputation bohème qui remonte aux années soixante-dix. On y fait de la bière artisanale, du fromage, des confitures de fruits rouges, et il flotte encore une odeur de contre-culture assumée.
Le marché de la Plaza Pagano, les jours où il se tient, mérite le détour pour ce qu'il n'est pas : pas d'attrape-touristes, ou alors très peu. Des artisans qui vivent là à l'année, du miel, du bois tourné, de la laine. J'ai discuté longuement avec un vieux qui vendait des couteaux qu'il forgeait lui-même. Il m'a offert le maté sans que je demande rien, et l'on a parlé une heure de la pluie et du beau temps, au sens propre, la météo de montagne est un sujet sérieux ici.
Autour, la Comarca Andina enchaîne les sentiers vers des cascades, des forêts, le Cerro Piltriquitrón et sa forêt de sculptures sur troncs brûlés. On randonne sans permis, sans file d'attente, avec des refuges tenus par des gens qui vous nourrissent d'une soupe et vous racontent la vallée. C'est une Patagonie plus intime, plus habitée, moins spectaculaire peut-être, mais où l'on se sent invité plutôt que client.
La Península Mitre, le bout du bout
Tout le monde va à Ushuaia. Peu de gens savent qu'à l'est de la Terre de Feu s'étend la Península Mitre, une des zones les plus sauvages et les moins accessibles d'Argentine. Il n'y a pas de route. On y va à pied, plusieurs jours de marche dans la tourbe, sous une pluie qui ne cesse jamais vraiment, en franchissant des rivières et en dormant dans de vieilles cabanes d'estanciero ou sous la tente.
Je ne l'ai fait qu'à moitié, honnêtement, une portion, avec un guide qui connaissait les gués et les marées, parce que certaines plages ne se traversent qu'à marée basse. Le reste, je l'ai regardé de loin en me disant que ce serait pour une autre vie, ou pour un moi plus jeune des genoux. C'est une nature de naufrages et de baleines échouées, de forêts rabougries par le vent, où l'on avance à trois kilomètres à l'heure dans une boue qui vous prend jusqu'au mollet.
Ce n'est pas un endroit pour tester son endurance sans préparation. C'est un endroit qui vous remet à votre place. On y va autonome, on en revient plus humble. Et l'on comprend, en marchant, pourquoi tant de gens se battent pour que cette péninsule reste protégée.
La côte atlantique méconnue
Quand on pense « mer » en Argentine, on pense Mar del Plata et ses plages bondées l'été. Mais la côte atlantique s'étire sur des milliers de kilomètres, et une bonne part reste ignorée. Entre les grands ports de pêche, il y a des villages minuscules, des falaises où nichent des oiseaux marins, des plages où l'on marche des heures sans croiser d'empreinte fraîche.
J'ai passé quelques jours dans un de ces bourgs endormis hors saison, en Patagonie côtière. La bourrasque tenait presque debout tout seul. Les cafés fermaient à cinq heures. Un pêcheur m'a montré comment il ramendait ses filets, geste que je n'avais jamais vu de si près. La faune, pour qui aime ça, et j'en suis, est extraordinaire par endroits : otaries, manchots de Magellan par colonies entières, baleines franches australes au bon moment de l'année. Ceux que la faune d'Argentine passionne y trouvent leur compte largement plus qu'ils ne l'imaginent, et pour beaucoup moins de monde autour.
San Antonio de los Cobres et le train à travers la Puna
Il existe une ligne de chemin de fer qui grimpe depuis Salta jusqu'aux confins de la Puna, le fameux Tren a las Nubes, le « train des nuages ». C'est un morceau de tourisme organisé, je ne vais pas prétendre le contraire, avec son viaduc célèbre et ses cars. Mais San Antonio de los Cobres, le village qu'on atteint en chemin, à près de quatre mille mètres, mérite qu'on s'y arrête vraiment, et pas seulement pour la photo.
C'est un bourg minier, rude, balayé par le froid, où l'on cultive peu et où l'on vit chichement. Les visages y sont marqués par l'altitude et le soleil. Plutôt que de suivre le flux touristique, je suis resté une nuit, et j'ai dîné dans une gargote où l'on servait une soupe de maïs et de la viande de lama. La patronne m'a parlé de son fils parti travailler à Buenos Aires. Ce sont ces moments-là, minuscules, qui donnent une texture à un voyage. Le paysage, on l'oublie ; cette conversation, non.
De là, si l'on est motorisé et prudent, on peut poursuivre à travers la Puna de Salta vers des salars et des lagunes que presque personne ne voit. Mais je répète ce que j'ai dit plus haut : l'altitude et l'isolement ne pardonnent pas l'improvisation.
Repères pour choisir
Pour ceux qui aiment les tableaux, voici quelques-uns de ces lieux, ce qu'on y trouve, et à quel point il faut s'accrocher pour y arriver. Ça vaut ce que valent ces choses-là : un point de départ, pas un itinéraire.
| Lieu | Ce qu'on y trouve | Difficulté d'accès |
|---|---|---|
| Esteros del Iberá (Corrientes) | Zones humides, carpinchos, caïmans, cerfs des marais, tourisme communautaire | Moyenne, longue piste, mais village organisé |
| Cachi et Quebrada de las Flechas (Salta) | Vallées reculées, roches en lames, village blanc, champs de piments | Moyenne, Ruta 40 en mauvais état par endroits |
| Antofagasta de la Sierra (Catamarca) | Désert d'altitude, volcans, salars, lagunes à flamants, pierre ponce | Élevée, haute altitude, distances, autonomie requise |
| El Bolsón et Comarca Andina (Río Negro) | Montagne verte, marché artisanal, sentiers, refuges | Faible à moyenne, accessible, randonnées variées |
| Península Mitre (Terre de Feu) | Trek sauvage, tourbières, côte de naufrages, forêts battues par le vent | Très élevée, plusieurs jours à pied, guide conseillé |
| San Antonio de los Cobres (Salta) | Village minier de la Puna, train des nuages, vie d'altitude | Moyenne, accessible mais très haut, froid |
Voyager lentement, et se méfier un peu
Le fil qui relie tous ces endroits, c'est la lenteur. On ne coche pas ces lieux, on les traverse en prenant le temps de rater son car et de rester une nuit de plus. Chaque fois que j'ai voulu enchaîner trop vite, je suis passé à côté. Les distances argentines sont telles qu'on ne « fait » pas le nord et le sud dans le même voyage, enfin, on peut, mais on ne fait alors que regarder défiler des fenêtres de bus.
Quelques précautions, parce que ces marges se paient parfois cher. Les pistes d'altitude et les tronçons non revêtus demandent un véhicule adapté, une roue de secours en état, de l'eau, de l'essence d'avance et une réserve de patience. Le réseau disparaît vite ; prévenez quelqu'un de votre itinéraire. L'altitude se respecte : on monte progressivement, on boit, on ne joue pas au héros le premier jour. Le climat change en une heure, surtout en Patagonie et dans la Puna, et un beau ciel du matin ne garantit rien.
Et puis il y a le reste, le moins technique et le plus important. Ces lieux sont peu fréquentés parce qu'ils sont fragiles, et parce que des gens y vivent une vie qui n'a pas attendu notre passage. On demande avant de photographier quelqu'un. On achète sur place plutôt que de tout apporter. On ne laisse pas de trace, au sens propre comme au figuré. Je ne suis pas venu donner des leçons, je n'ai fait que passer, moi aussi. Mais si l'on veut que ces marges restent des marges, la moindre des choses est d'y marcher léger.
L'Argentine hors des sentiers battus ne se conquiert pas. Elle se mérite un peu, elle s'oublie beaucoup, et elle rend rarement ce qu'on croyait venir chercher. J'y suis retourné plusieurs fois, et à chaque fois j'ai eu le sentiment d'avoir à peine effleuré. C'est probablement ça qui me fait revenir.
Teste-toi
Où observe-t-on des carpinchos (capybaras) et des caïmans dans une immense zone humide du nord-est argentin ?
Questions fréquentes
Pour les pistes d'altitude et les tronçons non revêtus, un véhicule adapté avec bonne roue de secours est fortement recommandé. Sur certains secteurs très isolés, mieux vaut passer par un chauffeur local.
Hors des grandes vacances argentines (janvier-février) et hors ponts, la plupart de ces lieux restent peu fréquentés. La côte atlantique et El Bolsón se vivent particulièrement bien en demi-saison.
Non. Il n'y a pas de route : c'est un trek de plusieurs jours dans la tourbe, souvent sous la pluie, avec passages de rivières et marées. Un guide et une bonne préparation sont indispensables.
On demande avant de photographier les habitants, on achète sur place, on ne laisse aucune trace et on privilégie les acteurs locaux. Ces marges restent des marges si chacun y marche léger.