
Andes & Nord · Récit & guide
La Quebrada de Humahuaca, la vallée des couleurs
En bref
- Une gorge de 150 km dans la province de Jujuy, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO, jalonnée de villages d'adobe.
- Trois haltes phares : Purmamarca et son Cerro de los Siete Colores, Tilcara et son Pucará préinca, Humahuaca et ses ruelles pavées.
- Salta sert de porte d'entrée ; l'altitude monte progressivement, jusqu'aux Salinas Grandes et leur désert de sel.
- La Pachamama, Terre-Mère, rythme la vie locale, célébrée surtout en août : à découvrir avec respect, sans folkloriser.
On m'avait prévenue. « La Quebrada, tu verras, elle ne se raconte pas, elle se regarde. » J'ai souri poliment, mon carnet à la main, persuadée que je trouverais mes mots. Trois jours plus tard, plantée face au Cerro de los Siete Colores, je griffonnais surtout des noms de teintes que je ne connaissais pas. L'ocre, ça, je savais. Mais le reste ? Un rose qui vire au lie-de-vin, un vert de minéral qu'on jurerait peint, un jaune d'oeuf cru posé là par erreur. La montagne se moquait de moi, gentiment.
La Quebrada de Humahuaca, c'est une gorge de cent cinquante kilomètres creusée par le Rio Grande dans la province de Jujuy, tout au nord de l'Argentine, à deux pas de la Bolivie. Une vallée étroite, sèche, hérissée de cactus candélabres, où les villages d'adobe s'accrochent aux rives comme des cailloux couleur de terre. L'UNESCO l'a classée au patrimoine mondial en 2003, non pas seulement pour ses couleurs, même si elles suffiraient, mais parce que cette route existe depuis dix mille ans. Les chasseurs préhistoriques, puis les Incas, puis les caravanes espagnoles : tout le monde est passé par là. On marche, sans le savoir, dans des pas très anciens.
Je suis arrivée par Salta, comme presque tout le monde. C'est la porte d'entrée, la ville coloniale où l'on prend son souffle avant de grimper. De là, on remonte vers le nord, on gagne de l'altitude paresseusement, et le paysage se dépouille. Les arbres disparaissent. La lumière change, plus dure, plus franche. On comprend vite qu'on entre dans un autre monde.
Purmamarca, ou la montagne qui a trop de couleurs
Purmamarca est un tout petit village. Quelques rues de terre battue, une église blanche du XVIIe siècle, un caroubier centenaire sur la place, et des maisons basses en adobe qui semblent avoir poussé du sol. On pourrait en faire le tour en un quart d'heure. Sauf qu'on ne le fait pas, parce que derrière les toits, il y a elle : le Cerro de los Siete Colores, la colline aux sept couleurs.
Sept, c'est un chiffre de brochure. J'en ai compté davantage, et j'ai fini par renoncer à compter. Ce qui frappe, c'est la netteté des strates, comme si un géologue avait rangé ses pigments par couches bien nettes. Chaque bande raconte une époque, un dépôt marin, une oxydation lente sur des millions d'années. Les gens du village, eux, ont une explication plus courte : « la Pachamama s'est amusée. » La Terre-Mère, en quechua. On la croise partout, ici, dans les mots et dans les gestes.
Le meilleur moment, c'est tôt. Très tôt. À l'aube, la roche s'allume par le bas, et les couleurs montent lentement, comme un feu qu'on ranime. Je me suis levée dans le noir, transie, les nuits sont glaciales à cette altitude, même en été, et j'ai attendu, seule, un thé de coca fumant entre les mains. Puis la première lumière a touché la crête. Je vous jure que j'ai retenu mon souffle. Pas pour la photo. Juste pour ne pas déranger.

Tilcara et la forteresse dans le ciel
Plus au nord, Tilcara est le coeur battant de la Quebrada. Un peu plus grand, un peu plus animé, avec ses ateliers, ses cafés où l'on joue de la guitare le soir, et un marché où l'on négocie des ponchos et des bonnets d'alpaga. C'est un village d'artistes autant que de bergers, et cette double vie lui donne quelque chose de vivant, de pas figé, l'inverse d'un décor.
Mais si l'on grimpe à Tilcara, c'est d'abord pour le Pucará. Une forteresse préinca, perchée sur un éperon rocheux qui domine la vallée, bâtie il y a près de mille ans par le peuple omaguaca. De là-haut, on embrasse toute la gorge d'un regard : le fleuve, les cactus, les montagnes qui se replient les unes derrière les autres jusqu'à disparaître. On comprend le choix de l'emplacement. Rien ne pouvait approcher sans être vu. Les pierres, sèchement empilées, tiennent encore. J'ai passé la main dessus, un réflexe idiot, cette envie de toucher le temps.
Un mot, quand même, sur la restauration du site. Une partie a été reconstruite au XXe siècle, et une pyramide un peu solennelle a été plantée là en hommage aux archéologues, ce qui fait grincer des dents les puristes. Moi, ça m'a peu gênée. Ce qui compte, c'est le vent qui siffle entre les cactus, et l'idée qu'on veillait ici, autrefois, comme on veille encore sur un troupeau au loin.
Maimará, la palette du peintre
Entre deux villages, il y a Maimará, et sa colline qu'on surnomme la Paleta del Pintor, la palette du peintre. Elle mérite son nom. Des ondulations de terre striées de rose, de crème, de vert-de-gris, avec, à ses pieds, un cimetière blanc perché à flanc de coteau, ses croix tournées vers la lumière. Le contraste m'a bouleversée sans que je sache bien pourquoi. Les vivants en bas, dans le vert des cultures irriguées ; les morts au-dessus, face aux couleurs. Une manière de garder les siens tout près du ciel.
Ici, on ne regarde pas la montagne : on lui parle, on lui offre un peu de son verre avant de boire, et elle vous rend la lumière au centuple.Juliette Fauvel
Humahuaca et les saints d'Uquía
Le village qui donne son nom à la vallée est aussi le plus haut de mon itinéraire, autour de 3 000 mètres. Humahuaca a des ruelles pavées, des balcons de bois, un charme un peu rugueux qui ne cherche pas à plaire. À midi, une figurine mécanique de saint sort d'un clocheton municipal pour bénir la foule, un spectacle kitsch et tendre que les enfants attendent, le nez levé. J'y ai mangé une humita, cette pâte de maïs tendre cuite dans sa feuille, assise sur un banc, sans autre programme que de regarder passer les gens.
Juste avant, en remontant, on traverse Uquía, un hameau minuscule dont la petite église blanche cache un trésor : les ángeles arcabuceros, ces anges peints en habit de soldat, mousquet à l'épaule. Ils sortent de l'école de Cuzco, ce courant colonial où les maîtres indigènes ont mêlé l'iconographie catholique et leur propre monde. Des anges armés, drapés dans des tissus qui ressemblent aux textiles andins, avec ce quelque chose d'étrange et de sincère à la fois. J'ai poussé la porte sans savoir, et je suis restée longtemps. La lumière entrait par une seule fenêtre. Personne d'autre. Le silence des lieux où l'on a vraiment cru.
Ce mélange, on le retrouve dans toute la vallée. L'adobe des maisons, cette brique de terre crue séchée au soleil, tient chaud l'hiver et frais l'été, et donne aux villages leur couleur de pain. Les églises coloniales ont été bâties par des mains indiennes qui ont glissé, dans les retables dorés, un soleil de trop ou une plante d'ici. Rien n'est tout à fait espagnol, rien n'est tout à fait précolombien. C'est un pays de mélange, patiemment, depuis des siècles, et cela se sent jusque dans la manière de dire bonjour, moitié castillan, moitié quechua.
Salinas Grandes, le blanc après les couleurs
Il faut sortir de la Quebrada, prendre de l'altitude par une route qui grimpe en lacets jusqu'à un col vertigineux, pour atteindre les Salinas Grandes. Là, tout bascule. Après des jours de couleurs, on débouche sur une immensité blanche, plate, aveuglante, un ancien lac asséché, une croûte de sel qui craque sous les pas et dessine des polygones parfaits jusqu'à l'horizon. Le ciel s'y reflète les jours de pluie. Le reste du temps, c'est du blanc sur du bleu, sans nuance, à vous faire perdre l'échelle des choses.
Des familles y récoltent le sel à la main, comme depuis toujours, à coups de pelle et de patience. On peut acheter de petits objets taillés dans le bloc, des lamas, des blocs bruts. J'en ai rapporté un, qui traîne aujourd'hui sur une étagère et me paraît absurde à Paris, mais chaque fois que je le regarde, j'entends de nouveau ce silence énorme, ce vent qui ne rencontre rien.
| Village | Altitude | À voir |
|---|---|---|
| Purmamarca | ~2 200 m | Le Cerro de los Siete Colores, l'église coloniale, le marché sous les arcades |
| Tilcara | ~2 460 m | Le Pucará, forteresse préinca, les ateliers d'artisans, la vie du soir |
| Humahuaca | ~2 940 m | Les ruelles pavées, la figurine du saint à midi, et Uquía tout près |
La Pachamama, présente partout
On ne comprend rien à la Quebrada si l'on ignore la Pachamama. La Terre-Mère n'est pas une abstraction folklorique qu'on ressort pour les touristes : c'est une présence quotidienne, un rapport au monde. Avant de boire, on verse quelques gouttes au sol pour elle. Chaque premier août, et durant tout le mois, on lui rend hommage, on creuse un trou, on lui offre de la nourriture, des feuilles de coca, un peu d'alcool, de la fumée. On la remercie et on lui demande pardon d'avoir tant pris.
Je n'ai pas assisté à la grande cérémonie, je suis passée à la mauvaise saison, tant pis. Mais j'ai vu les gestes ordinaires, la femme qui incline son verre, l'homme qui touche une pierre en passant. Et j'ai compris qu'ici, la frontière entre le sacré et le quotidien n'existe pas comme chez nous. Tout se tient. La montagne colorée, les ancêtres du Pucará, les anges soldats d'Uquía, le sel des salines : une même façon d'habiter un pays rude en lui gardant de la tendresse.

L'altitude, sans en faire un drame
Parlons du soroche, le mal des montagnes, puisque tout le monde y pense. La Quebrada culmine, sur ses hauteurs et vers les salines, à des altitudes où le souffle se raccourcit et la tête tourne un peu. Rien de dramatique en général, mais on ne triche pas avec l'air raréfié. J'ai bêtement voulu courir jusqu'au Pucará le premier matin ; j'ai fini plantée sur un rocher, le coeur en tambour, à me traiter d'idiote. La leçon, je l'ai apprise seule : on ralentit, on boit beaucoup, on mange léger, et l'on offre à son corps le temps de s'habituer avant de monter plus haut. Le thé de coca, partout proposé, aide vraiment, ce n'est pas une légende de guide.
Je ne vous ferai pas la morale sur la manière de voyager. Chacun trouve son rythme, et le mien n'est pas parole d'évangile. Je dirai seulement ceci : la Quebrada récompense la lenteur. Les gens pressés voient des jolies montagnes. Ceux qui s'attardent voient une lumière changer six fois dans la journée, entendent le quechua se glisser dans l'espagnol, se font offrir un maté par un inconnu sur un banc. C'est là que le voyage a lieu, pas dans la photo, dans l'attente autour.
Repartir, à regret
On peut prolonger la route vers d'autres nords, d'autres altitudes. La mythique Ruta 40 file plus au sud, longeant les Andes sur des milliers de kilomètres, et donne envie de tout laisser tomber pour la suivre. Il y a aussi Salta et son Nord-Ouest colonial, où l'on revient forcément, ne serait-ce que pour l'aéroport et pour une dernière empanada digne de ce nom. Et si l'on veut poursuivre le fil des Andes vers le vin et les sommets, Mendoza et ses vignobles d'altitude attendent, plus bas, plus verts, un autre visage du même pays.
Moi, je suis redescendue vers Salta par la même route, dans l'autre sens, et c'était un tout autre voyage. La lumière venait de l'ouest, à présent, et les couleurs que j'avais vues le matin s'étaient déplacées, comme si la Quebrada avait décidé de me montrer son autre profil pour l'adieu. J'ai gardé le nez collé à la vitre. Un dernier village d'adobe. Un dernier cactus contre le ciel. Et cette pensée bête, tenace : je reviendrai en août, la prochaine fois, pour la Pachamama. Il faut bien un prétexte pour retourner là où l'on a laissé un peu de son souffle.
Teste-toi
Où admire-t-on le Cerro de los Siete Colores, la montagne aux sept couleurs ?
Questions fréquentes
La vallée grimpe de 2 200 à près de 3 000 mètres, davantage vers les Salinas Grandes. La plupart des voyageurs le supportent sans souci en montant progressivement, en s'hydratant et en évitant les efforts brusques les premiers jours. Le thé de coca, proposé partout, aide souvent.
Salta est la porte d'entrée la plus courante : son aéroport et sa position au sud de la vallée en font un point de départ naturel pour remonter vers Purmamarca, Tilcara puis Humahuaca.
On peut la traverser vite, mais elle récompense la lenteur. Quelques jours permettent de s'attarder dans plusieurs villages, de voir la lumière changer aux différentes heures et de pousser jusqu'aux Salinas Grandes.
Beaucoup de laine d'alpaga, ponchos, bonnets, écharpes aux motifs géométriques, ainsi que des poteries, des objets taillés dans le sel et des instruments. Acheter directement aux artisans, c'est soutenir des savoir-faire locaux.