
Préparer · Road trip
La Ruta 40 : le road trip mythique de l'Argentine
En bref
- La Ruta 40 file sur plus de 5000 km le long de la cordillère des Andes, de la Patagonie (Río Gallegos, El Calafate) au Nord-Ouest (Cafayate, Salta, Jujuy).
- La route alterne asphalte roulant et longs tronçons de ripio ; dans le sud, les distances entre stations-service imposent de faire le plein tôt.
- Elle relie des parcs majeurs, Los Glaciares, Talampaya, Los Cardones, et la Quebrada de Humahuaca classée à l'UNESCO.
- Faire la totale demande trois semaines bien remplies ; découper en tronçons reliés par un vol intérieur reste l'option la plus confortable.
La première fois que j'ai vu un panneau « Ruta Nacional 40 » planté au bord du bitume, j'étais à la sortie de Río Gallegos, il ventait à décorner les guanacos, et j'ai eu la vague impression que les 5000 km annoncés n'allaient pas se laisser avaler comme une ligne droite de carte postale. La 40 longe la cordillère des Andes du sud au nord, du niveau de la mer patagon jusqu'aux plateaux du Nord-Ouest. On peut la faire d'un bout à l'autre. On peut aussi en prendre des morceaux, ce qui est mon cas, je l'ai roulée en plusieurs voyages, jamais d'une traite.
Autant le dire au départ, je ne suis pas mécanicien et je ne vais pas vous expliquer comment on remplace un roulement de roue sur de la piste. Je raconte ce que j'ai conduit, ce que j'ai vu par le pare-brise, et les endroits où j'ai regretté de ne pas avoir fait le plein trente kilomètres plus tôt. Le reste, chacun se le fabrique en route.
Ce que veut dire « faire la 40 »
Le chiffre qui revient partout, c'est « plus de 5000 km ». Il est vrai, à peu près. La route part de Cabo Vírgenes, tout au sud, et remonte jusqu'à la frontière bolivienne du côté de La Quiaca. Entre les deux, elle change de visage à peu près tous les jours. Par endroits c'est un ruban d'asphalte neuf où l'on tient le 110 sans y penser. Ailleurs c'est du ripio, la piste de gravier, de tôle ondulée et de cailloux qui vous secoue et qui vous fait rouler à 40 en priant pour vos pneus.
Faire « la totale » demande du temps. Je dirais trois semaines minimum si on ne veut pas passer ses journées à ne faire que de la route, et c'est déjà tendu. La plupart des gens que j'ai croisés, moi compris, découpent. On prend le tronçon patagon une année, le Nord-Ouest une autre, on relie le milieu par un vol intérieur ou un bus de nuit. Ce n'est pas tricher. C'est reconnaître qu'entre El Calafate et Cafayate il y a l'équivalent de la distance Lisbonne–Moscou, et que personne ne vous décerne de médaille à l'arrivée.

Le tronçon patagon : du vent et de l'espace
C'est par le sud que j'ai commencé, et c'est celui qui m'a le plus marqué. De Río Gallegos on remonte vers El Calafate, la base logique pour aller voir le glacier Perito Moreno et le parc national Los Glaciares. La 40 dans ce coin, c'est de la steppe à perte de vue, plate, jaune, balayée par un vent latéral qui déporte la voiture et qu'on finit par intégrer comme une donnée du voyage. On roule des heures sans croiser âme qui vive, puis surgit une estancia, un troupeau de moutons, un panneau qui indique une distance à trois chiffres.
Plus au nord, El Chaltén et ses aiguilles, le Fitz Roy, valent le détour même si on n'est pas grimpeur. Le village est un cul-de-sac au bout d'une bretelle, on y va, on y reste deux jours, on repart. Ensuite la 40 traverse des zones où les stations-service se comptent sur les doigts d'une main. J'ai pris l'habitude de refaire le plein dès que l'aiguille passait sous la moitié, pas par prudence de boy-scout, simplement parce que tomber en panne sèche à cet endroit-là, ce n'est pas une aventure romantique, c'est juste long.
En remontant encore on arrive dans la région des lacs, autour de Bariloche et d'El Bolsón. Le décor change du tout au tout : forêts, lacs d'un bleu invraisemblable, chalets qui jouent aux Alpes. C'est plus vert, plus fréquenté, et la route redevient franchement roulante. Après des jours de steppe, voir un arbre fait presque bizarre.
Ce qui frappe dans ce sud, c'est le rapport au temps qui se déforme. On planifie une étape de 300 km en se disant qu'elle prendra trois heures, et elle en prend cinq, parce qu'un tronçon de ripio ralentit tout, parce qu'on s'arrête pour photographier un condor, parce que le vent oblige à tenir le volant à deux mains. J'ai fini par ne plus regarder l'heure et par compter en points de repère : la prochaine station, le prochain village, le prochain croisement avec une autre route. La distance n'y veut plus dire grand-chose, seul compte ce qui sépare deux endroits où l'on peut s'arrêter.
La 40 ne se conquiert pas. On la subit un peu, on l'aime beaucoup, et on comprend au bout de trois jours qu'il vaut mieux compter en heures qu'en kilomètres.Mathieu Estève
Le centre, ou le grand vide entre deux mondes
La partie médiane de la 40, du côté de Mendoza et San Juan, est celle dont on parle le moins et c'est un tort. On quitte la Patagonie humide pour entrer dans une zone plus sèche, plus minérale. Mendoza, c'est le vin et les vignes au pied de l'Aconcagua ; on peut y couper son voyage sans culpabilité, dormir dans un vrai lit, boire un malbec correct. Un peu plus au nord, la province de San Juan cache le parc de Talampaya, des falaises rouges hautes comme des immeubles, sculptées par l'eau et le temps.
Ce segment, c'est celui où je conseillerais le moins de vouloir tout enchaîner. Les distances sont grandes, les paysages parfois monotones sur de longues portions, et la fatigue s'accumule. J'ai fait l'erreur de vouloir relier deux villes dans la même journée en me disant « ça passe », ça passait, mais je suis arrivé à la nuit tombée, lessivé, sans avoir rien regardé. La 40 punit assez vite ce genre d'ambition.
C'est aussi dans cette portion centrale qu'on mesure à quel point le pays est vide. On peut rouler une heure sans croiser un seul véhicule en sens inverse, puis lever la main pour saluer le camionneur qui arrive, réflexe qu'on prend vite sur les routes désertes. Les villages sont espacés, souvent réduits à une station, un kiosque et une poignée de maisons basses. J'y ai mangé des sandwichs corrects et bu du café soluble tiède, et j'ai appris à faire des réserves d'eau parce qu'entre deux points, il n'y a rien, littéralement rien, et que le soleil de l'après-midi ne pardonne pas les oublis.
Le Nord-Ouest : couleurs et altitude
Le Nord-Ouest a été ma dernière portion et c'est peut-être la plus spectaculaire côté couleurs. Autour de Cafayate, la 40 traverse des vignobles d'altitude et des gorges aux tons rouges et ocre. Plus au nord, du côté de Salta et Jujuy, on monte, on monte vraiment, et l'organisme le sent. La Quebrada de Humahuaca, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO, aligne des montagnes rayées de couleurs qu'on croirait peintes, des villages en adobe et une lumière qui change tout au long de la journée.
Le parc national Los Cardones, un peu à l'écart, m'a offert une des routes les plus étranges du voyage : des cactus candélabres géants alignés à perte de vue, une ligne droite d'une platitude irréelle, et personne. L'altitude, elle, ne se négocie pas. On roule à plus de 3000 m par endroits, on a le souffle court en portant son sac, et il vaut mieux monter doucement plutôt que d'enchaîner les cols le premier jour. Je l'ai appris à mes dépens, avec un mal de crâne tenace en guise de leçon.
Le Nord-Ouest se conduit autrement que la Patagonie. Les distances entre villages sont plus courtes, la route serpente davantage, et l'on partage le bitume avec des vélos, des ânes, parfois un troupeau de lamas qui traverse sans prévenir. Il faut ralentir, regarder, accepter de ne pas rouler vite. Les couleurs des montagnes changent selon l'heure : ce qui paraît terne à midi devient somptueux en fin d'après-midi, quand la lumière rase les strates. J'ai calé plusieurs étapes pour arriver quelque part vers 17 heures, juste pour ça, et je ne l'ai jamais regretté.
Les tronçons de la Ruta 40 en un coup d'œil
Pour s'y retrouver, voilà comment je découperais la bête. Ce n'est pas une vérité officielle, juste ma façon de la ranger dans ma tête après l'avoir roulée.
| Tronçon | Points forts | État de la route |
|---|---|---|
| Sud / Patagonie (Río Gallegos, El Calafate, El Chaltén, Bariloche, El Bolsón) | Steppe et vent, glaciers de Los Glaciares, Fitz Roy, région des lacs | Mélange d'asphalte et de longs tronçons de ripio ; distances importantes entre stations-service |
| Centre / Cuyo (Mendoza, San Juan) | Vignobles et Aconcagua, falaises rouges de Talampaya, zones désertiques | Majoritairement asphaltée, roulante, mais monotone et espacée sur de longues portions |
| Nord-Ouest (Cafayate, Salta, Jujuy) | Gorges colorées, Los Cardones, Quebrada de Humahuaca (UNESCO), altitude | Asphalte en amélioration, quelques passages de ripio ; on grimpe haut, prévoir l'altitude |
Voiture, ripio et bon sens
Côté véhicule, je n'ai pas de dogme. J'ai fait des morceaux en petite berline de location et d'autres en 4x4. La berline passe partout où la route est asphaltée et sur du ripio bien tassé, à condition de lever le pied. Le vrai sujet, ce ne sont pas les côtes ni la boue, c'est le gravier qui saute et la tôle ondulée qui use les nerfs et les pneus. J'ai crevé une fois, sans drame, mais j'ai béni la présence de la roue de secours et le fait d'avoir vérifié qu'elle était gonflée avant de partir.
Pour la location, chaque loueur a ses règles sur le ripio et sur les frontières, mieux vaut lire les petites lignes plutôt que de me croire sur parole. Le plein d'essence se gère à l'instinct patagon : on remplit quand on peut, pas quand on est presque à sec. Dans le sud surtout, les stations sont rares et parfois à court de carburant, ce qui transforme une simple pause en petit calcul mental. Rien d'insurmontable, juste une habitude à prendre.
Deux ou trois réflexes m'ont bien servi et je les livre pour ce qu'ils valent, sans en faire une doctrine. Rouler de jour, d'abord : le bétail sur la chaussée et les nids-de-poule invisibles la nuit ne valent pas le kilomètre gagné. Garder de l'eau, de quoi grignoter et une couverture dans le coffre, ensuite, parce qu'une attente imprévue sur la 40 peut durer. Et prévenir quelqu'un de son étape du jour quand on s'engage sur une longue portion isolée, faute de réseau sur des dizaines de kilomètres. Ce ne sont pas des consignes de survie, juste le genre de petites précautions qui transforment un imprévu en anecdote plutôt qu'en mauvais souvenir.
Le climat, lui, décide beaucoup de choses. La haute saison patagonne et l'hiver du Nord-Ouest ne s'accordent pas, et vouloir tout faire au même moment de l'année complique la vie. Un mot sur quand partir en Argentine évite quelques déconvenues, surtout si l'on tient à enchaîner Patagonie et hauts plateaux dans un même voyage.
La totale ou des tronçons ?
On me pose souvent la question et ma réponse déçoit un peu : ça dépend de ce qu'on cherche. Faire la 40 d'un trait, c'est un exploit logistique, des semaines de conduite, une certaine ivresse de l'espace et pas mal de journées où l'on ne fait que rouler. En prendre des tronçons, c'est accepter de ne pas cocher la case « intégrale » et de mieux profiter de chaque région. Je suis clairement dans le second camp, sans prétendre que c'est la bonne façon, c'est la mienne.
Si vous hésitez sur le découpage, construire un itinéraire d'ensemble avant de réserver la voiture aide à voir où la 40 s'insère et où il vaut mieux prendre un vol. La route est belle, mais elle n'est pas obligatoire de bout en bout. La faire par envie plutôt que par principe, c'est probablement ce que j'aurais aimé qu'on me dise avant mon premier panneau à Río Gallegos.
Une chose encore, sur laquelle je me suis fait avoir : les saisons du sud et du nord ne se recouvrent pas. L'été austral ouvre la Patagonie, mais c'est la période où le Nord-Ouest peut connaître ses pluies. Vouloir enchaîner les deux dans un même voyage oblige à des compromis, et mieux vaut choisir sa priorité que courir après les deux. J'ai croisé des gens venus tout faire en janvier qui ont fini trempés dans la Quebrada et sous le vent glacé en Patagonie, un peu dépités d'avoir voulu cocher toutes les cases d'un coup.
Reste ce que je garde de ces milliers de kilomètres : le bruit du gravier sous la caisse, la lumière du soir sur la cordillère, et cette sensation un peu bête d'être minuscule sur une route qui n'en finit pas. Ça ne se raconte pas très bien. Il faut y aller, lever le pied, et laisser la 40 faire le reste.
Teste-toi
Qu'appelle-t-on « ripio » sur la Ruta 40 ?
Questions fréquentes
Compter trois semaines au minimum pour parcourir les plus de 5000 km sans passer ses journées uniquement sur la route. Beaucoup de voyageurs préfèrent découper en tronçons reliés par un vol intérieur.
Pas partout. Une berline passe sur l'asphalte et le ripio bien tassé à condition de rouler doucement. Un véhicule plus haut rassure sur les portions de piste, mais chaque loueur a ses propres règles sur le ripio.
Surtout dans le sud patagon, entre les grands sites, où l'asphalte laisse place à la piste sur de longues distances. Le centre et le Nord-Ouest sont davantage asphaltés, avec quelques passages de gravier.
Oui, et c'est courant. On peut se concentrer sur le tronçon patagon autour d'El Calafate et Bariloche, ou sur le Nord-Ouest de Cafayate à Jujuy, et relier le reste en avion ou en bus.