Patagonie · Récit & guide

El Calafate, la base des glaciers

IMG hero (Nano Banana) : El Calafate au bord du lago Argentino, steppe et Andes au loin, lumière dorée

En bref

On m'avait prévenu : El Calafate, ce n'est pas une destination, c'est une salle d'attente. Un endroit où l'on dort entre deux glaciers. J'y suis resté six jours, et j'ai fini par lui trouver un rythme, celui d'une ville qui a poussé trop vite au bord d'un lac trop grand, et qui ne s'en excuse pas.

El Calafate se tient sur la rive sud du lago Argentino, dans la province de Santa Cruz, tout au bout de l'Argentine. Autour, la steppe. Une steppe rase, jaune paille, que le vent balaie sans prendre de pause. Les Andes ferment l'horizon à l'ouest, blanches et lointaines. Entre les deux, une avenue principale, l'avenida del Libertador, bordée de boutiques de laine, d'agences d'excursion et de restaurants qui servent tous de l'agneau. Je viens des Pyrénées, où l'on marche pour mériter le paysage. Ici, on prend une camionnette, et le paysage arrive à vous. J'ai mis deux jours à m'y faire.

La ville doit son nom à un arbuste épineux, le calafate, qui donne au début de l'automne une petite baie bleu-noir, âpre en bouche, dont on fait de la confiture et un alcool que je ne recommanderai pas à jeun. Le dicton local dit que celui qui goûte le calafate revient toujours en Patagonie. J'en ai mangé une poignée le long d'un sentier, plus par curiosité que par superstition. Le goût tient de la myrtille sauvage et du bois. On verra si le dicton dit vrai.

Une ville qui vit de ce qu'elle voit

Il faut comprendre ce qu'est El Calafate avant de lui en vouloir. C'est une base arrière. Presque tout ce qu'on y trouve, les hôtels, les loueurs de 4x4, les tables de change, les agences, existe pour vous envoyer ailleurs et vous récupérer le soir. La ville compte quelques milliers d'habitants l'hiver, et gonfle démesurément l'été austral quand les cars de touristes descendent des avions. On sent cette élasticité partout : des rues neuves qui s'arrêtent net sur la steppe, des chantiers, des enseignes qui changent d'une saison à l'autre.

Ça ne veut pas dire qu'il n'y a rien à y faire. Le soir, l'avenida s'anime, les parrillas allument leurs braseros, et l'odeur de gras qui grille remplace celle de la poussière. J'ai passé une soirée entière à regarder un asador retourner un agneau ouvert en croix au-dessus des braises, sans un mot, une bière à la main. Ce n'est pas de la gastronomie. C'est mieux que ça : c'est lent, et personne ne vous presse.

Le mot que j'emploie souvent, steppe, mérite qu'on s'arrête dessus. Ce n'est pas un désert. C'est une prairie sèche, coussins d'herbe dure, buissons ras, et par endroits des lièvres et des nandous, ces autruches sud-américaines qui détalent de travers. On croise aussi des guanacos, cousins sauvages du lama, immobiles sur une crête à vous regarder passer. La lumière, en fin de journée, écrase tout en teintes d'or et de gris. C'est là qu'El Calafate est le plus juste : quand on ne lui demande rien.

Ce n'est pas une destination, c'est un point de départ qui a fini par me plaire pour lui-même.Mathieu Estève
La steppe de Santa Cruz au petit matin, avant les cars · IMG : steppe patagonne et lago Argentino depuis les hauteurs d'El Calafate

Le Perito Moreno, forcément

On ne vient pas jusqu'ici sans aller voir le glacier Perito Moreno. C'est le morceau de bravoure du parc national Los Glaciares, à un peu moins de quatre-vingts kilomètres à l'ouest de la ville, une route goudronnée qui longe le lac puis grimpe dans la forêt de lengas. Le glacier tombe d'un coup dans le bras sud du lago Argentino, un front de glace de plusieurs kilomètres de large et d'une soixantaine de mètres au-dessus de l'eau. On l'aborde par un réseau de passerelles métalliques accrochées à la falaise d'en face, sur la péninsule de Magellan.

J'avais vu des photos. Les photos ne disent rien du bruit. Le glacier travaille en permanence, il craque, il gémit, et de temps en temps un pan entier se détache et s'effondre dans l'eau avec une détonation qui vous arrive dans la poitrine deux secondes après l'image. On appelle ça un vêlage : la glace « accouche » d'un iceberg. Les gens sur les passerelles se figent à chaque fois, appareil pointé au mauvais endroit, parce qu'on ne sait jamais où ça va lâcher. J'ai attendu presque une heure sans bouger pour en voir un beau. Il est tombé pendant que je me mouchais. C'est comme ça.

Les passerelles sont bien faites, plusieurs niveaux, du plus haut au plus proche de l'eau, et on peut y passer une demi-journée sans s'ennuyer. Certaines agences proposent aussi de marcher sur la glace même, crampons aux pieds, encadré. Je ne l'ai pas fait cette fois, question de saison et d'envie, mais j'ai croisé des gens qui en revenaient trempés, rincés et ravis. Le Perito Moreno a ceci de rare qu'il n'est pas en train de reculer comme presque tous ses voisins. Il avance, il bute contre la péninsule, l'eau s'accumule d'un côté, et tous les quelques années la pression finit par percer un tunnel qui s'effondre dans un fracas dont on parle encore des mois après. Je n'ai pas eu cette chance. Le vêlage ordinaire m'a suffi.

Prendre le bateau vers le fond des bras

Le Perito Moreno se voit depuis la terre. Les autres glaciers du parc, non. Pour l'Upsala et le Spegazzini, il faut embarquer. On part généralement de Punta Bandera, un ponton à une cinquantaine de kilomètres d'El Calafate, et l'on navigue vers le nord-ouest à travers le bras Nord du lac, entre les icebergs. Ce jour-là, le lago Argentino était de cette couleur laiteuse qu'on ne voit qu'ici, un turquoise trouble, presque opaque, dû à la farine glaciaire, cette poussière de roche que les glaciers arrachent à la montagne et rejettent dans l'eau.

L'Upsala est immense, l'un des plus grands du continent, mais il recule vite et le front s'est éloigné : on l'aborde à distance, au milieu d'un chaos de blocs de glace dérivants, certains gros comme des maisons, striés de bleu profond. Le Spegazzini, lui, est le plus haut du parc, une paroi qui monte très au-dessus du bateau. On coupe les moteurs, le silence tombe, et l'on entend juste l'eau claquer contre la coque et, très loin, le glacier qui craque. Beaucoup de sorties font escale à l'Estancia Cristina, une ancienne ferme d'élevage isolée au bout d'un bras, accessible uniquement par bateau, d'où partent des excursions à l'intérieur des terres vers des points de vue sur l'Upsala. Je n'y ai pas dormi, mais l'idée d'une estancia coincée entre glacier et steppe, sans route, m'a suivi un moment.

Un conseil que je me donne à moi-même plus qu'à vous : couvrez-vous. Sur le lac, le vent est glacial même par grand soleil, et le pont supérieur, le seul endroit d'où l'on voit vraiment, est aussi le plus exposé. J'ai passé la journée en bonnet fin juin, c'est-à-dire en plein hiver austral, et je n'étais pas de trop.

Icebergs à la dérive sur le bras Nord, vers l'Upsala · IMG : navigation entre les icebergs bleus du lago Argentino, glacier au fond

Laguna Nimez, la parenthèse à pied

Après deux journées d'excursions motorisées, j'avais besoin de marcher. On n'a pas à aller loin : la réserve de la Laguna Nimez commence à la lisière de la ville, entre les dernières maisons et la rive du lago Argentino. C'est une zone humide, une lagune bordée de roseaux, avec un sentier balisé qui en fait le tour en une heure ou deux, tranquillement.

On y vient pour les oiseaux. Des flamants roses austraux, patauds et improbables sur ce fond de steppe et de montagnes enneigées ; des cygnes à cou noir ; des foulques, des canards, des échasses. J'ai croisé un couple de retraités anglais avec des jumelles grosses comme des thermos, qui cochaient des noms sur un carnet et n'avaient visiblement aucune intention d'aller voir un glacier. Je les ai enviés. La Laguna Nimez n'a rien de spectaculaire, et c'est exactement ce qui m'a fait du bien, une heure au ras du sol, le vent dans les roseaux, le glacier remis à sa place, très loin, comme une décoration.

Le sentier est plat et facile, un vrai sentier de digestion. J'y suis retourné le dernier matin, seul, avant l'avion. C'est le souvenir que je garde le plus précis d'El Calafate : pas un iceberg, pas une détonation, juste des flamants immobiles dans une eau grise et le bruit du vent.

Filer au nord : El Chaltén et le Fitz Roy

El Calafate n'est pas seulement la base des glaciers, c'est aussi le sas vers la montagne. À environ deux cent quinze kilomètres au nord, par une route droite qui coupe la steppe et remonte le long du lago Viedma, se trouve El Chaltén et le Fitz Roy. C'est l'autre visage du parc Los Glaciares : ici, on ne prend pas de bateau, on lace ses chaussures. El Chaltén est un village de trekkeurs, né récemment, posé au pied de tours de granit qui déchirent le ciel quand il veut bien se dégager, ce qui n'est pas garanti.

Beaucoup font l'aller-retour dans la journée depuis El Calafate. Je trouve ça dommage. La route est belle mais longue, et les meilleures marches, vers la laguna de los Tres au pied du Fitz Roy, vers la laguna Torre, demandent une journée pleine chacune. Si vous êtes marcheur, dormez sur place deux ou trois nuits et gardez El Calafate pour la glace. Les deux villages ne jouent pas dans le même registre : l'une organise, l'autre fatigue. J'ai un faible pour la seconde, mais je ne crache pas sur la première quand il pleut de travers et qu'un poêle à bois m'attend.

Où El Calafate se situe vraiment

Un mot de géographie, parce que je m'y suis perdu au début. El Calafate est loin de tout. La capitale provinciale, Río Gallegos, est à plus de trois cents kilomètres au sud-est, sur la côte atlantique, on y passe surtout pour des correspondances routières ou administratives. L'aéroport d'El Calafate, lui, est à une vingtaine de kilomètres de la ville, et c'est par là qu'arrive la quasi-totalité des visiteurs : les vols intérieurs depuis Buenos Aires font le gros du travail. Plus au sud encore, il y a Ushuaia et la Terre de Feu, un autre monde, un autre voyage, si le bout du bout vous tente, j'en ai parlé ailleurs.

Vers l'ouest, la frontière chilienne n'est pas loin. Beaucoup enchaînent El Calafate avec Puerto Natales et le parc Torres del Paine, côté chilien, par une route et un poste-frontière qui demandent une demi-journée. C'est un classique de la Patagonie australe : on relie les deux pays d'un même mouvement, glaciers argentins d'un côté, tours du Paine de l'autre. Je ne l'ai pas fait cette fois, faute de temps et parce que le vent avait fini par me lasser, mais l'itinéraire tient debout et beaucoup le suivent.

Depuis El Calafate, qu'est-ce qui vaut le déplacement

Trois sorties structurent à peu près tous les séjours. Voici comment je les ai vécues, pour se faire une idée des distances et de l'effort, les durées varient selon les agences et la saison, prenez-les comme des ordres de grandeur, pas comme un horaire.

SortieDuréeDistance depuis El CalafatePour qui
Glacier Perito Moreno (passerelles)Demi-journée à journée~80 km, route goudronnéeTout le monde ; peu de marche, beaucoup à voir
Navigation glaciers Upsala & Spegazzini (Estancia Cristina)Journée complèteEmbarquement à ~50 km (Punta Bandera)Amateurs de bateau et d'icebergs ; couvrez-vous
El Chaltén & Fitz Roy (trek)2 à 3 jours conseillés~215 km au nordMarcheurs ; l'aller-retour dans la journée frustre

Si je devais n'en garder que deux, ce serait le Perito Moreno pour l'évidence, et El Chaltén pour l'effort. La navigation est belle mais reste contemplative, à distance ; on regarde plus qu'on ne vit. Cela dépend de ce que vous cherchez.

Quand y venir, et repartir

La question de la saison n'est pas anodine ici. J'y étais en début d'hiver austral, ce qui a ses avantages, peu de monde sur les passerelles, une lumière basse et longue, et ses inconvénients : certaines navigations tournent au ralenti, El Chaltén se vide, et le froid sur le lac coupe le souffle. L'été austral, de décembre à mars, remplit tout, allonge les jours et ouvre les sentiers, mais il faut composer avec la foule et le vent, qui souffle plus fort à la belle saison. J'ai détaillé ces arbitrages dans mon billet sur quand partir en Patagonie ; disons simplement qu'il n'y a pas de mois parfait, juste des compromis à assumer.

Je suis reparti d'El Calafate sans nostalgie appuyée, mais avec quelque chose. La ville ne se donne pas des airs. Elle sait ce qu'elle est, un point de bascule entre la steppe et la glace, un lieu de passage qui a appris à tenir debout au bord d'un lac impossible. J'ai mangé le calafate, alors si le dicton dit vrai, je reviendrai. Sinon, j'aurai au moins gardé le bruit du glacier qui tombe et les flamants dans l'eau grise. Ça fait déjà deux bonnes raisons de n'avoir pas seulement attendu, ici.

Teste-toi

Qu'est-ce qui distingue le glacier Perito Moreno de la plupart de ses voisins patagons ?

Questions fréquentes

Trois à quatre nuits suffisent pour le Perito Moreno, une navigation vers les glaciers et la Laguna Nimez. Ajoutez deux ou trois jours si vous voulez marcher à El Chaltén.

Le glacier est à un peu moins de 80 km à l'ouest, par une route goudronnée. La plupart des visiteurs y vont en excursion organisée ou en véhicule loué, à la demi-journée ou à la journée.

Non : contrairement au Perito Moreno, ces glaciers ne se voient qu'en bateau, au départ de Punta Bandera, souvent avec une escale à l'Estancia Cristina.

Les deux se complètent : El Calafate est la base des glaciers et de la navigation, El Chaltén celle de la marche vers le Fitz Roy. Beaucoup combinent les deux.