
Trek · Récit & guide
El Chaltén & le Fitz Roy
En bref
- El Chaltén, au nord du parc national Los Glaciares (province de Santa Cruz), est le point de départ des randonnées face au Fitz Roy et au Cerro Torre.
- Trois marches phares : Laguna de los Tres (le balcon du Fitz Roy), Laguna Torre et Loma del Pliegue Tumbado, toutes au départ du village.
- Le vent et la météo changeante commandent tout : on adapte le programme jour par jour et on garde les fenêtres claires pour les grosses journées.
- On rejoint le plus souvent El Chaltén depuis El Calafate, à environ trois heures de route, en combinant la marche et le glacier Perito Moreno.
La première fois que j'ai vu le Fitz Roy, je ne l'ai pas vu. J'étais descendu du bus à El Chaltén avec l'idée fixe de tous ceux qui débarquent ici : lever les yeux et tomber sur la silhouette de carte postale, cette dent de granite qui traîne sur les affiches des agences. À la place, un plafond gris, du vent qui rabattait la pluie à l'horizontale, et le patron de l'hospedaje qui haussait les épaules. « Mañana, peut-être. » Il a fallu trois jours pour que la montagne veuille bien sortir. J'ai appris ce jour-là la première règle de la Patagonie : on ne commande rien, on attend.
El Chaltén tient sur une grille de rues courtes, posée au bout d'une route qui ne mène nulle part ailleurs. Le village a été bâti à la va-vite en 1985, pour des raisons de frontière avec le Chili plus que pour le tourisme, et ça se sent encore : tôle, bois, quelques enseignes, des chiens qui dorment au milieu de la chaussée. On l'appelle la capitale argentine de la randonnée, et pour une fois le slogan ne ment pas trop. La particularité, c'est que les sentiers partent directement des dernières maisons. Pas de téléphérique, pas de navette, pas de billetterie à l'entrée du parc national Los Glaciares. On lace ses chaussures devant la boulangerie et on marche.
La vie du village s'organise entièrement autour de ça. Le soir, les cafés se remplissent de gens aux mollets fatigués qui comparent leurs journées et scrutent les prévisions sur leur téléphone. Il y a une poignée de restaurants, quelques épiceries où l'on refait ses réserves de fruits secs, deux ou trois boulangeries dont l'odeur de pain chaud accompagne les départs du matin. Le réseau est capricieux, les distributeurs souvent à sec, mieux vaut arriver avec des espèces, un réflexe que j'ai appris à mes dépens le premier soir, planté devant une pizzeria à compter mes pesos. On s'accommode vite de cette rusticité. Elle fait partie du décor autant que le granite.
La montagne qui fume
Les Tehuelches, qui parcouraient ces steppes bien avant nous, appelaient le sommet Chaltén, « la montagne qui fume ». L'explication est sur place dès qu'on lève la tête : le cerro accroche l'humidité venue du Pacifique et se coiffe presque en permanence d'un panache de nuages qui a tout d'une fumée. Ils y voyaient un volcan. C'en n'est pas un, c'est du granite pur, dressé à près de 3 400 mètres, mais l'image est juste. Le nom officiel, Fitz Roy, vient du commandant du Beagle, le navire qui portait un certain Charles Darwin. C'est le géographe Francisco Moreno qui l'a baptisé ainsi à la fin du XIXe siècle. Sur les cartes argentines, les deux noms cohabitent : Cerro Chaltén et mont Fitz Roy.
Ce n'est pas une montagne qu'on gravit à la légère. La première ascension date de 1952, par deux Français, Lionel Terray et Guido Magnone. Le granite du massif est raide, compact, souvent verglacé, battu par un vent qui interdit la plupart des créneaux. Terray, qui avait pourtant gravi l'Annapurna deux ans plus tôt, en a gardé le souvenir d'une des courses les plus dures de sa vie, ce qui, venant de lui, dit quelque chose de l'endroit. L'histoire de l'alpinisme local est faite d'attentes interminables et de quelques drames. Le grimpeur italien Renato Casarotto y a signé des voies en solitaire d'une audace qui fait encore frémir, dont un pilier nord resté dans les mémoires. Avant eux, le prêtre salésien et explorateur Alberto De Agostini avait cartographié et photographié ces vallées au début du XXe siècle, laissant des images qui ont fait rêver des générations de cordées ; une des vallées porte d'ailleurs son nom. Je précise tout de suite : je ne suis pas grimpeur. Je marche. Ce qui se joue sur les parois verticales, je le regarde d'en bas, la nuque cassée, en soufflant sur mes doigts. Mon terrain à moi, ce sont les sentiers, et il y a de quoi faire.
Laguna de los Tres, et mon premier échec
Le sentier vedette, celui que fait à peu près tout le monde, mène à la Laguna de los Tres. C'est le balcon face au Fitz Roy, un petit lac glaciaire posé au pied des tours. Sur le papier, rien de sorcier : compter environ 4 heures à la montée, autant au retour, une vingtaine de kilomètres aller-retour, et un dénivelé cumulé qui tourne autour de 750 à 800 mètres. Le piège, c'est le dernier kilomètre. Après des heures de faux plat en forêt de lengas, le sentier se redresse d'un coup et grimpe droit dans la pente de moraine, cailloux, terre, pierre, sur près de 400 mètres de dénivelé concentrés. On sue, on jure un peu, et on débouche sur le lac sans prévenir.
Mon premier essai a été un ratage complet. Parti tard, sûr de moi, sac trop léger, j'ai atteint la moraine finale pile au moment où le vent s'est levé et où le plafond est tombé. J'ai grimpé les derniers lacets dans une purée de pois, je suis arrivé à la lagune, et je n'ai vu strictement rien. Un mur blanc. J'ai mangé mon sandwich assis sur un rocher, trempé, à me répéter que j'avais fait tout ça pour ça. Un couple de Néerlandais partageait le même rocher et la même déconfiture. On a ri, faute de mieux. Redescente prudente sur les cailloux mouillés, genoux qui tirent.
Le lendemain, ciel lavé. J'y suis retourné, oui, deux fois le même sentier, c'est le prix de l'entêtement, et cette fois la montagne était là. Toute. Les trois tours au-dessus de l'eau grise, le glacier accroché dessous, la lumière du matin qui posait du rose sur le granite. Je ne vais pas vous jouer la grande émotion lyrique. Disons que je suis resté assis longtemps, sans parler, et que ça valait bien deux montées.
Ce ratage m'a appris deux choses simples que je me répète encore. La première : partir tôt, même quand la nuit est fraîche et que le lit est bon, parce que la lumière et le calme sont du matin, et que le temps se dégrade souvent l'après-midi. La seconde : ne jamais alléger le sac par vanité. Une polaire de plus, des gants, une coque qui coupe le vent, de quoi manger et boire plus que prévu, ça ne pèse rien tant qu'on n'en a pas besoin, et tout dès qu'on en manque. Sur la moraine finale de la Laguna de los Tres, trempé et frigorifié, j'ai regretté chaque gramme économisé le matin même. Le granite, lui, ne s'excuse pas.
On ne conquiert pas le Fitz Roy en marchant. On vient s'asseoir à ses pieds et attendre qu'il veuille bien enlever son chapeau de nuages. C'est lui qui décide.Mathieu Estève
Un conseil que je me donne à moi-même, pas à vous : pour la Laguna de los Tres, la lumière du lever est de loin la plus belle sur les tours, plein est. Ceux qui partent de nuit ou qui dorment au campement de Poincenot, en bas de la moraine, cueillent le sommet rose avant la foule. Moi, la première fois, je dormais encore quand d'autres redescendaient déjà.
Laguna Torre, l'autre versant
L'autre grand sentier file vers l'ouest, jusqu'à la Laguna Torre, au pied du Cerro Torre. Là aussi, on part du village. C'est plus roulant que la Laguna de los Tres : le dénivelé reste modeste, autour de 300 mètres sur l'ensemble, pour un aller-retour d'environ 6 heures et une vingtaine de kilomètres. On chemine longtemps dans la vallée du río Fitz Roy, puis on grimpe une dernière moraine derrière laquelle s'ouvre le lac, souvent constellé de petits icebergs bleutés détachés du glacier Grande.
Le Cerro Torre, c'est l'aiguille impossible. Plus fine, plus effilée, plus verticale encore que le Fitz Roy, coiffée d'un champignon de glace qui a fait couler beaucoup d'encre et alimenté l'une des plus vieilles polémiques de l'alpinisme, celle de savoir qui l'avait vraiment gravi, et comment. Je vous épargne le détail des querelles ; sachez seulement qu'ici, une ascension se raconte encore soixante ans plus tard, la carte du massif à l'appui. Je l'ai vu dégagé une seule fois sur trois passages. Les deux autres, le champignon restait planqué dans les nuages, et le lac me renvoyait surtout du vent dans la figure. Ce vent, parlons-en. Sur la moraine de la Laguna Torre, il m'a une fois obligé à marcher plié en deux, bâtons plantés, en surveillant les rafales comme on surveille une vague. Rien de dramatique, mais on comprend vite pourquoi les grimpeurs passent des semaines à guetter la fenêtre.
Loma del Pliegue Tumbado, le point de vue qui prend tout
S'il fallait n'en garder qu'un, ce serait peut-être celui-là, et pourtant personne n'en parle. La Loma del Pliegue Tumbado est une longue croupe qui monte régulièrement au sud du village. Le sommet, vers 1 500 mètres, offre le seul point de vue d'où l'on voit d'un même regard le Fitz Roy et le Cerro Torre alignés, avec la vallée en contrebas. C'est plus long et plus sec que les deux autres : compter environ 5 heures à la montée, un dénivelé d'à peu près 1 100 mètres, et une fin de parcours sur un plateau caillouteux, complètement exposé, sans un arbre pour couper le vent.
C'est là que j'ai eu ma plus belle journée de tout le voyage, et aussi la plus rude. Grand ciel, froid vif, et sur le plateau final des rafales qui m'ont fait poser un genou à terre pour ne pas partir en travers. Le panorama, une fois là-haut, justifie chaque pas : les deux massifs côte à côte, le glacier au fond, la steppe qui court jusqu'à l'horizon. Beaucoup de monde s'arrête à mi-parcours, au mirador. Ceux qui poussent jusqu'au sommet sont souvent seuls. Ça se mérite, mais ça se garde.
Les trois randonnées en un coup d'œil
| Randonnée | Durée (aller) | Dénivelé | Difficulté |
|---|---|---|---|
| Laguna de los Tres | ~4 h | ~750-800 m | Soutenue (dernier km raide) |
| Laguna Torre | ~3 h | ~300 m | Accessible |
| Loma del Pliegue Tumbado | ~5 h | ~1 100 m | Longue, exposée au vent |
Les durées sont des ordres de grandeur pour un marcheur moyen, pauses comprises ou non selon votre allure. Ajoutez du temps si le sol est gras, si le vent force, ou si vous vous asseyez longtemps en haut, ce que je vous souhaite.
Le vent, la pluie, et l'art d'attendre
Il faut dire un mot du temps, parce qu'il commande tout. La météo de la région de Santa Cruz change en quelques heures. Une matinée peut passer du grand bleu à la neige mouillée avant midi, puis se rouvrir en fin de journée. Le vent d'ouest, chargé d'humidité par la calotte glaciaire, est le vrai maître des lieux. J'ai vu des rafales lever des embruns sur les lacs et coucher les buissons de calafate. On ne lutte pas contre : on adapte son programme au jour le jour, on garde les grosses journées pour les fenêtres claires, et on remplit les jours gris avec les sentiers courts près du village. Sur la question du meilleur moment pour venir, l'été austral, de novembre à mars, reste la période la plus praticable ; j'ai détaillé ailleurs quand partir en Patagonie selon ce qu'on cherche.
L'autre chose qui surprend, c'est le silence des sentiers dès qu'on s'écarte du gros du flux. Le Fitz Roy attire du monde, c'est vrai, et le premier kilomètre de la Laguna de los Tres peut ressembler à une file. Mais partez tôt, prenez le Pliegue Tumbado, ou marchez un jour de vent que les autres jugent trop mauvais, et vous vous retrouvez seul avec le granite et le bruit de vos pas. C'est encore, à mon sens, la meilleure façon de le rencontrer.
Autour d'El Chaltén
El Chaltén ne se visite pas isolément. La plupart y arrivent depuis El Calafate, à environ trois heures de route au sud, où atterrissent les avions et où l'on trouve tout ce que le petit village n'a pas. De là, on file voir le glacier vedette de la province, le Perito Moreno, ce front de glace qui vêle avec fracas dans le canal des Témoins. Le contraste avec El Chaltén est total : d'un côté on marche, de l'autre on regarde. Les deux composent l'un des plus beaux enchaînements du sud argentin, et El Calafate fait la charnière logique du séjour.
Pour ceux qui poussent plus loin, la Terre de Feu et Ushuaia prolongent la descente vers le bout du monde, dans un tout autre registre de forêts et de canaux. Et de l'autre côté de la frontière, le massif du Cerro Torre se prolonge en réalité jusqu'aux tours de Torres del Paine, côté chilien, même colonne vertébrale de granite, autre pays, autres sentiers. Si l'idée d'enchaîner les traversées vous tente, j'ai raconté ma manière de faire dans ce carnet sur le trek en Patagonie.
Je suis revenu cinq fois dans ces vallées, et je n'ai encore jamais vu deux fois la même montagne. Le Fitz Roy change de couleur avec l'heure, disparaît des journées entières, ressurgit à l'aube comme s'il n'était jamais parti. On finit par comprendre que ce n'est pas lui qu'on vient voir, au fond, mais notre patience. La sienne est infinie. C'est à nous de nous mettre à son rythme, un pas après l'autre, en gardant un œil sur le ciel.
Teste-toi
Que signifie « Chaltén », le nom tehuelche du Fitz Roy ?
Questions fréquentes
Non. Les sommets se gravissent en escalade, mais les sentiers menant aux lagunes sont de la randonnée. Ils demandent de l'endurance et de bonnes chaussures, pas de matériel technique.
Trois à quatre jours pleins laissent de la marge pour les grandes marches et pour patienter en cas de mauvais temps, la météo pouvant condamner une journée entière.
L'été austral, de novembre à mars, reste la période la plus praticable. Voir le guide dédié pour choisir selon la fréquentation et la lumière.
Le plus souvent depuis El Calafate, à environ trois heures de route au sud, où se trouve l'aéroport régional et d'où l'on visite aussi le glacier Perito Moreno.