Terre de Feu · Récit & guide

Ushuaia, le bout du monde vu de près

IMG hero (Nano Banana) : Ushuaia entre montagnes enneigées et canal Beagle, lumière du bout du monde

En bref

L'avion descend en tremblant entre deux murs de montagnes, et quand la roue touche la piste on est déjà au bord de l'eau. Ushuaia se présente comme ça, coincée entre le canal Beagle et une chaîne de sommets encore blancs en décembre. J'y suis arrivé un soir de vent, avec l'idée vague qu'on m'avait vendue partout : le bout du monde. La formule est sur les enseignes, les mugs, les cartes postales. Il m'a fallu quelques jours pour comprendre qu'elle disait à la fois trop et pas assez.

Je marche depuis longtemps dans les Pyrénées, du côté de Gavarnie et des cirques où la roche tombe droit. Je croyais savoir ce qu'était une montagne au bord de rien. Ici, la différence tient à l'échelle et à l'humeur du ciel. On est à peu près à 55 degrés de latitude sud, plus près de l'Antarctique que de Buenos Aires. La ville la plus australe du monde à revendiquer ce titre, les Chiliens de Puerto Williams, en face, ne sont pas d'accord, et ils ont leurs raisons. Peu importe. On est loin, très loin, et le corps le sent avant la tête.

La Terre de Feu, Tierra del Fuego pour les cartes espagnoles, porte un nom trompeur. Pas de volcans crachant, pas de chaleur. Le feu, c'étaient les foyers des Yámanas et des Selk'nam que Magellan aperçut depuis son bateau en 1520, des points lumineux sur une côte qu'il n'a pas voulu visiter de trop près. Il a nommé, il est passé. Le nom est resté, les peuples beaucoup moins. C'est une des premières choses qu'on apprend ici, et elle laisse un goût particulier.

La baie d'Ushuaia au petit matin, les toits colorés serrés contre la pente · IMG : ville d'Ushuaia et canal Beagle vus des hauteurs

Une ville qui n'a pas décidé ce qu'elle voulait être

Ushuaia est jeune, brouillonne, en travaux permanents. La rue San Martín concentre les boutiques de laine, les agences d'excursion et les restaurants de centolla, cette araignée de mer géante qu'on pêche dans le canal. On y croise des équipages de croisière antarctique en doudounes flambant neuves, des routards qui descendent depuis l'Alaska en van, des ouvriers du port et des familles argentines venues voir la neige. La ville a poussé vite, portée par une loi de zone franche qui a attiré des usines d'électronique dans les années 1970 et 80. Ça se voit : entre deux maisons de bois peintes il y a des blocs de béton sans grâce, et la baie est bordée d'entrepôts.

Je le dis sans reproche. On ne vient pas ici pour l'architecture. On vient pour ce qui commence là où la ville s'arrête : l'eau grise du Beagle, les tourbières, les forêts de lengas, ces hêtres australs tordus par le vent qui rougissent à l'automne. Le premier réflexe, c'est de lever les yeux. Le mont Olivia, denté, domine la ville au nord-est et sert de repère à tout le monde. Les nuages accrochent ses arêtes et repartent, plusieurs fois par heure.

Le climat, justement, mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il gouverne tout le reste. Ushuaia n'est pas glaciale au sens où on l'imagine. En été austral, de décembre à février, il fait entre 5 et 15 degrés, rarement plus. En hiver, on tourne autour de zéro, avec de la neige mais des températures moins extrêmes qu'à Rio Gallegos ou dans la pampa continentale, l'océan tempère. Ce qui frappe, ce n'est pas le froid, c'est l'instabilité. Pluie, soleil, rafale, éclaircie : j'ai vu les quatre en une matinée, plus d'une fois. Le vent souffle du Pacifique presque sans obstacle et il faut composer avec lui plutôt que de l'espérer absent.

On m'avait dit « le bout du monde » comme une carte postale. Sur place, c'est surtout une leçon de météo : ici, on ne planifie pas la journée, on la négocie heure par heure.Mathieu Estève

Le parc national Tierra del Fuego, et le fameux train

À une douzaine de kilomètres à l'ouest, la route 3 se termine pour de bon. C'est là, dans le parc national Tierra del Fuego, qu'on trouve le panneau que tout le monde photographie : « Aquí finaliza la Ruta Nacional 3 », fin de la route qui remonte jusqu'à la frontière bolivienne à plus de 3 000 kilomètres. La baie Lapataia ferme la boucle. On y arrive après avoir longé des castors, introduits du Canada dans les années 40 et devenus un fléau, dont les barrages ont noyé des pans entiers de forêt. Les troncs morts, gris et debout dans l'eau, donnent au paysage un air de fin de quelque chose.

Le parc n'est pas immense côté sentiers accessibles, mais il se marche bien. Le Senda Costera longe le canal sur environ huit kilomètres, entre plage de galets et sous-bois, avec des vasières où picorent des oies à tête grise. Trois ou quatre heures tranquilles, sans difficulté, avec la mer à gauche presque tout du long. J'ai fait ça un jour de vent modéré, veste fermée, et c'est resté un de mes meilleurs souvenirs, précisément parce qu'il n'y avait rien de spectaculaire, juste une côte, des oiseaux, et le bruit régulier de l'eau.

Le fameux train du bout du monde, le Tren del Fin del Mundo, part de l'entrée du parc. C'est un petit train à vapeur qui reprend le tracé emprunté jadis par les bagnards pour aller couper le bois. Historiquement, c'est juste. Touristiquement, c'est court et cher, un aller-retour d'un peu plus d'une heure sur quelques kilomètres. J'ai vu des gens ravis et d'autres déçus. Si l'histoire du presidio vous tient, ça éclaire le reste. Si vous venez pour marcher, vous pouvez passer votre chemin sans remords. Comptez selon la saison, les tarifs bougent et je préfère ne pas donner de chiffre qui sera faux la semaine prochaine.

Le sentier côtier du parc, entre lengas et galets, le canal à portée de main · IMG : sentier Senda Costera dans le parc national Tierra del Fuego

Laguna Esmeralda : la marche qui vaut le déplacement

S'il fallait n'en garder qu'une, ce serait celle-là. La Laguna Esmeralda se trouve à une vingtaine de kilomètres au nord de la ville, sur la route qui monte vers le col Garibaldi. Le départ est bête à trouver, un parking en bord de route près d'une base de traîneaux à chiens. De là, il faut compter deux heures de montée douce, quatre à cinq heures aller-retour selon le rythme et la boue, et il y a de la boue, beaucoup, un vrai bourbier par endroits que les gens contournent en élargissant le sentier.

On traverse d'abord une tourbière, ce sol spongieux gorgé d'eau qui fait « floc » sous la semelle, puis une forêt de lengas, puis on débouche sur la lagune. Elle porte bien son nom : une eau d'un vert laiteux, presque irréelle, alimentée par la fonte du glacier Ojo del Albino qu'on devine plus haut, accroché à la paroi. Le vert vient des particules de roche broyée par la glace, la fameuse « farine glaciaire » en suspension. J'y ai mangé un sandwich assis sur un caillou, avec des rafales qui envoyaient des rides sur l'eau, et un renard de Magellan qui tournait autour des sacs sans se presser. Il connaît le manège mieux que nous.

Les plus entraînés continuent vers le glacier Ojo del Albino lui-même, deux heures de plus au-dessus de la lagune, sur un terrain qui devient minéral et raide. Là on quitte la promenade pour la vraie randonnée : cailloux instables, ruisseaux à passer, du dénivelé sec. Le glacier apparaît d'un bleu profond, plus petit qu'on ne l'imagine mais net, avec sa langue qui plonge vers un lac de fonte. Ce n'est pas un exploit, ne me faites pas dire ça, des dizaines de personnes le font chaque jour d'été. C'est juste une longue journée où il faut partir tôt, prendre à manger, et regarder le ciel avant de s'engager sur la partie haute.

Ce que le terrain demande, sans dramatiser

Chaussures qui tiennent à l'eau, une couche coupe-vent, de quoi boire et manger, et de la marge horaire. Le soleil se couche tard en décembre-janvier, vers 22 heures, ce qui laisse du temps ; mais la météo peut fermer la lagune en brouillard en vingt minutes. Rien d'héroïque là-dedans. Simplement, on est loin de tout, le réseau téléphonique s'arrête vite, et un tour de cheville dans la tourbière n'a pas la même conséquence qu'au-dessus de Cauterets où l'on redescend en une heure.

Le canal Beagle, les Éclaireurs et les manchots

Le canal porte le nom du navire de Fitzroy, le HMS Beagle, à bord duquel voyageait un jeune naturaliste nommé Charles Darwin. Il est passé par ici en 1832 et 1833, a longé ces côtes, décrit les Fuégiens et le climat exécrable avec une franchise qui n'a pas vieilli. Sortir sur le Beagle, c'est refaire un bout de ce chemin, en beaucoup plus confortable.

Les excursions partent du port en petit ou grand bateau. Elles se ressemblent dans les grandes lignes : on longe des îlots couverts de cormorans et de lions de mer, l'odeur arrive avant l'image, puis on rejoint le phare Les Éclaireurs, une tour rouge et blanche plantée sur un rocher, que beaucoup appellent à tort « le phare du bout du monde ». Le vrai phare de Jules Verne, celui de son roman, se trouve ailleurs, sur l'île des États, bien plus à l'est et inaccessible au commun des mortels. Celui-ci fait très bien l'affaire pour la photo, avec les vagues qui claquent au pied et les oiseaux qui tournent.

Certaines sorties poussent plus loin, vers l'île Martillo et sa colonie de manchots de Magellan, parfois quelques manchots royaux. On les observe depuis le bateau, ou à pied sur l'île selon l'opérateur et la saison. Voir ces bestioles trottiner sur une plage grise, indifférentes à nous, remet les choses à leur place. On a traversé la moitié de la planète ; elles, elles sont chez elles. La traversée dure de deux à quatre heures selon la formule, souvent secouée, et un cachet contre le mal de mer n'est pas un luxe si le canal est agité.

SaisonTempératuresJour & météoCe qu'on peut faire
Été (déc.–févr.)5 à 15 °CJusqu'à 17 h de jour, vent soutenuRandos hautes, Beagle, parc, haute saison
Automne (mars–mai)0 à 10 °CLengas rouges, jours qui raccourcissentCouleurs, moins de monde, marche encore ouverte
Hiver (juin–août)-5 à 3 °CNeige, journées courtes (7-8 h de jour)Ski au Cerro Castor, traîneaux, ambiance polaire
Printemps (sept.–nov.)0 à 10 °CFonte, vent, météo très changeanteReprise des sorties, prix plus doux qu'en été

Le presidio : l'autre bout du monde

Ushuaia n'a pas commencé comme destination touristique. Elle a commencé comme colonie pénitentiaire. À la fin du XIXe siècle, l'Argentine a envoyé ici ses condamnés les plus lourds, en partie pour marquer sa présence sur un territoire que le Chili convoitait. Les prisonniers ont bâti la ville, coupé la forêt, posé les rails du petit train dont je parlais. Le bagne, le presidio, a fonctionné jusqu'en 1947.

Aujourd'hui c'est le musée maritime et du bagne, le musée du bout du monde version murs et barreaux. On marche dans les couloirs en étoile, on entre dans les cellules glacées, on lit les fiches des détenus. Parmi eux, Simon Radowitzky, un anarchiste ukrainien qui avait tué un chef de la police à Buenos Aires en 1909 et passa une vingtaine d'années ici, dans un froid dont on prend la mesure rien qu'en tendant la main vers un mur. Son histoire, ballottée entre horreur et légende militante, dit assez bien ce qu'était cet endroit : une punition par l'éloignement. On n'enfermait pas seulement des hommes, on les jetait au bout de la carte.

Je suis ressorti de là par un après-midi de bruine, et la formule des mugs, fin del mundo, avait changé de sens. Le bout du monde n'a pas toujours été une aventure qu'on s'offre. Pour beaucoup, c'était une peine. Ça vaut la visite, une heure ou deux, même si l'on n'aime pas d'ordinaire les musées.

S'organiser sans se compliquer la vie

Ushuaia se rejoint surtout par avion, depuis Buenos Aires ou El Calafate. En bus ou en voiture, il faut passer par le Chili et traverser le détroit de Magellan en ferry, une aventure en soi qui ajoute une bonne journée. Beaucoup enchaînent avec le reste de la Patagonie australe, et c'est à mon avis la bonne logique : on descend, on voit le grand Sud dans un même mouvement plutôt qu'en aller-retour isolé.

La plupart des voyageurs relient Ushuaia à El Calafate, porte d'entrée du parc des glaciers, à un peu plus d'une heure de vol. De là, on file voir le glacier Perito Moreno, ce front de glace qui craque et vêle sous vos yeux, puis on remonte vers El Chaltén et le Fitz Roy pour les marcheurs. Trois lieux, trois ambiances, un même billet d'avion intérieur qui les coud ensemble. Pour caler tout ça au bon moment de l'année, ce guide sur quand partir en Patagonie m'a évité quelques erreurs de saison.

Sur place, on peut tout faire en base fixe : la ville est petite, les excursions partent du centre ou à quelques kilomètres, et un taxi ou un bus de navette suffit pour les départs de rando. Louer une voiture a du sens si l'on veut multiplier les sentiers du côté du col Garibaldi et de la vallée de Tierra Mayor, moins si l'on se concentre sur le parc et le canal. Réservez le canal Beagle et le train à l'avance en haute saison, ils partent pleins. Pour le reste, gardez de la souplesse : une matinée fermée par la pluie s'ouvre parfois l'après-midi, et l'inverse aussi.

Combien de jours ? Trois pleins me paraissent un minimum honnête : un pour le parc, un pour la Laguna Esmeralda, un pour le Beagle et le presidio, avec de la marge pour la météo. Quatre ou cinq si vous visez le glacier Ojo del Albino ou les sentiers plus discrets. J'y suis resté cinq jours et je n'ai pas eu l'impression d'en perdre un seul, même celui passé sous la pluie à traîner de café en café en regardant le canal disparaître dans le gris.

Reste cette question qu'on se pose forcément, une fois le sac bouclé : qu'est-ce qu'on est venu chercher au juste ? Un titre, « la ville la plus australe », une case cochée sur la carte. On repart avec autre chose, une lumière basse qui traîne jusque tard le soir, une eau verte au pied d'un glacier, l'histoire moins reluisante d'un bagne au bord du vide. Le bout du monde existe. Il est simplement moins photogénique et plus intéressant que sur les cartes postales.

Teste-toi

Pourquoi la région s'appelle-t-elle la « Terre de Feu » ?

Questions fréquentes

L'été austral, de décembre à février, offre le plus de jour (jusqu'à 17 heures) et les sentiers d'altitude ouverts, mais c'est la haute saison. L'automne (mars-mai) colore les forêts et l'hiver ouvre le ski au Cerro Castor. La météo reste changeante toute l'année.

Trois pleines journées constituent un minimum confortable : une pour le parc national Tierra del Fuego, une pour la Laguna Esmeralda, une pour le canal Beagle et le presidio. Comptez quatre ou cinq jours si vous visez le glacier Ojo del Albino ou voulez de la marge pour la météo.

Non, elle reste accessible : environ deux heures de montée douce, quatre à cinq heures aller-retour. La principale difficulté est la boue de la tourbière. De bonnes chaussures imperméables et une couche coupe-vent suffisent ; prévoyez à manger et de la marge horaire.

Le plus simple est l'avion, depuis Buenos Aires ou El Calafate (un peu plus d'une heure de vol). Par la route, il faut passer par le Chili et traverser le détroit de Magellan en ferry, ce qui ajoute une bonne journée de trajet.