
Nord-Est · Récit & guide
Les chutes d'Iguazú, côté argentin
En bref
- Le côté argentin se vit depuis Puerto Iguazú, sur la triple frontière avec le Brésil et le Paraguay.
- La Garganta del Diablo, la gorge du diable, se rejoint par le train écologique puis une longue passerelle sur le rio.
- Trois parcours complémentaires : circuit supérieur, circuit inférieur et l'île San Martín, à faire sur une à deux journées.
- Côté argentin on marche dans les chutes ; côté brésilien on embrasse le panorama, l'idéal étant de voir les deux.
On m'avait dit que j'entendrais l'eau avant de la voir. C'est faux, du moins pas comme je l'imaginais, je n'ai rien entendu du parking, ni sur les premiers mètres du sentier, juste des perruches invisibles et le grincement de mes propres chaussures sur le bois humide. Le vacarme est venu d'un coup, au détour d'une passerelle, une masse sonore qui remonte du sol et vous prend au ventre. J'ai trente-neuf ans, j'ai vu quelques cascades dans ma vie, et je me suis quand même arrêtée net, la bouche à moitié ouverte, l'air un peu bête.
Alors non, je n'écrirai pas que les chutes d'Iguazú sont la huitième merveille du monde. On le lit partout, ça ne veut plus rien dire, et de toute façon la nature n'a jamais demandé de classement. Ce que je peux raconter, c'est ce que ça fait d'être là, un matin de semaine, la nuque déjà moite à neuf heures, avec la brume du rio Iguazú qui vous colle aux avant-bras et un plan du parc trempé qui se désagrège dans la poche.
Arriver par Puerto Iguazú, ou l'art de sous-estimer une frontière
Le côté argentin des chutes se visite depuis Puerto Iguazú, une petite ville qui a le charme discret des lieux dont personne ne vient pour eux-mêmes. On y passe, on y dort, on y mange du poisson de rivière et une glace à la maracuyá, et on repart. Elle est posée sur la triple frontière, l'Argentine, le Brésil et le Paraguay se regardent ici par-dessus deux rivières, chacun avec son obélisque peinturluré aux couleurs nationales, comme trois voisins qui auraient planté un drapeau au fond du jardin.
J'y suis arrivée depuis Buenos Aires, un vol d'un peu moins de deux heures qui vous fait basculer d'un coup dans une autre Argentine, chaude, rouge, végétale. On peut aussi le faire en bus de nuit si on aime souffrir pour la beauté du geste, comptez une nuit entière, et pas qu'une petite. Moi j'ai pris l'avion, sans culpabilité, parce que le temps qu'on ne passe pas dans un car, on le passe les pieds dans la forêt. La terre, ici, est d'un ocre presque irréel, une couleur de brique cuite qui déteint sur tout, sur les chaussures, sur le bas des pantalons, sur les troncs. On la reconnaîtrait entre mille.
Le parc national Iguazú, côté argentin, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, ouvre le matin et ferme en fin d'après-midi, je reste volontairement vague sur les horaires, ils changent selon la saison et je n'ai aucune envie de vous envoyer devant une grille close sur la foi d'un chiffre que j'aurais inventé. Vérifiez la veille, c'est deux minutes. Ce que je peux dire, c'est que la ruse ne consiste pas à arriver à l'ouverture pile, tout le monde a lu ce conseil, mais à comprendre où va la foule et à faire l'inverse.
La Garganta del Diablo, et ce qu'on ne vous montre pas sur les photos
Le clou, celui pour lequel les cars affrètent leurs passagers, c'est la Garganta del Diablo, la gorge du diable. On y accède par le train écologique de la forêt, un petit convoi lent et sympathique qui traverse la jungle jusqu'à un embarcadère, puis par une longue passerelle métallique posée à plat sur le rio, presque un kilomètre de grillage suspendu au-dessus d'une eau brune et calme. C'est trompeur, cette eau plate. Elle avance sans bruit, paresseuse, et vous marchez à côté d'elle en vous demandant où est le spectacle promis.
Et puis le grillage se termine sur une plateforme, et le monde bascule. Là, sous vos pieds, la rivière entière se jette dans une faille en fer à cheval, un effondrement d'eau blanche d'où monte une colonne de brume permanente, si dense qu'elle avale le fond de la gorge. On ne voit pas où l'eau arrive. On ne voit que ce brouillard qui remonte, éclairé de biais, avec parfois un arc-en-ciel accroché dedans, et le grondement qui vous entre par la plante des pieds. Les photos ne rendent pas ça. Les photos figent la vapeur ; en vrai elle bouge, elle respire, elle vous asperge le visage par rafales selon le vent. J'ai fini trempée, l'appareil rangé, à regarder simplement.
On croit venir voir une cascade. On repart avec une leçon d'humilité et les cheveux mouillés.Juliette Fauvel
Un conseil d'expérience, pas de prescription : la passerelle de la Garganta est un goulot d'étranglement, au sens propre. En milieu de matinée, on y avance au pas, épaule contre épaule, et la contemplation devient un sport de patience. J'y suis retournée en toute fin de journée, quand les groupes avaient plié bagage vers leurs hôtels, vers seize heures, dix-sept heures, l'affluence tombe d'un cran, la lumière se fait rasante et dorée, et on se retrouve presque seul sur la plateforme. Le même endroit, une expérience entièrement différente.
Circuit supérieur, circuit inférieur : deux façons de tourner autour du gouffre
La Garganta n'est qu'une partie de l'affaire. Le parc s'organise autour de deux boucles de passerelles qui abordent les chutes par le haut et par le bas, et qui n'ont vraiment rien à voir l'une avec l'autre.
Le circuit supérieur longe le sommet des cascades. On marche au ras de la ligne où l'eau bascule, on voit le fleuve se transformer en nappe et disparaître par-dessus le rebord, on domine des enfilades de chutes qui s'étagent à perte de vue dans le vert. C'est le circuit du panorama, celui des grandes images, plutôt plat, plutôt facile, avec ce vertige tranquille de se pencher sur un précipice liquide.
Le circuit inférieur, lui, descend. Il vous emmène au pied des murs d'eau, dans les embruns, si près qu'on ferme parfois les yeux sous les gouttes. C'est mon préféré, de loin, moins spectaculaire sur le papier, plus physique dans le corps. On remonte des escaliers, on transpire, on croise des coatis au museau curieux qui feignent l'innocence mais convoitent ouvertement les sandwichs (ne les nourrissez pas, ils mordent, et de toute façon ils n'ont besoin de personne). Depuis le bas, on peut aussi rejoindre l'embarcadère pour l'île San Martín, une bosse de roche plantée au milieu du rio, cernée de chutes, accessible par une petite barque quand le niveau de l'eau le permet, et il ne le permet pas toujours, la rivière décide seule. Quand elle dit oui, on se retrouve sur un caillou perdu entre les cataractes, à peu près coupé du monde, et c'est un privilège rare.
Il existe aussi, pour ceux que l'idée tente, une excursion en bateau qui remonte le rio et vous conduit délibérément sous une des chutes, pas à côté, dessous. Je l'ai fait, un peu par bravade, et je ne le regrette pas une seconde. Le pilote annonce la couleur avec un sourire de gamin, on range tout dans un sac étanche, et l'instant d'après le monde disparaît dans un mur d'eau qui vous tombe sur la tête, assourdissant, glacé au milieu de la chaleur. On ressort ruisselant, hilare, un peu sonné, incapable de dire si ça a duré cinq secondes ou une minute. Ce n'est pas indispensable, rien ne l'est vraiment ici, mais c'est le genre de moment qui fait rire encore des mois plus tard. Prévoyez des vêtements de rechange, vraiment, il n'y a pas de demi-mesure.
Comptez une bonne journée pleine pour faire les trois, supérieur, inférieur, Garganta, sans courir. On peut tout expédier en une demi-journée si on aime cocher des cases, mais ce serait passer à côté de l'essentiel, qui n'est pas de voir les chutes mais de rester assez longtemps pour que la forêt vous rentre dedans. Il y a des toucans, des papillons bleus grands comme la main qui se posent sur les rambardes, une moiteur épaisse qui sent la terre et la feuille en décomposition. Deux jours, si on peut, ce n'est pas du luxe.
Côté argentin ou côté brésilien : la question que tout le monde pose
C'est LA question. Les chutes se partagent entre deux pays, l'Argentine et le Brésil, et chacun défend son bout. Du côté brésilien, à Foz do Iguaçu, on parle des chutes d'Iguaçu avec cette cédille qui trahit la frontière ; du côté argentin, c'est Iguazú. Même eau, deux orthographes, deux ambiances.
Je vais être honnête sur mon parti pris : je n'ai fait que le côté argentin en profondeur, avec juste une échappée d'un après-midi côté brésilien. Ce que j'en ai retenu, et ce que confirment à peu près tous les gens croisés là-bas, c'est que les deux ne se concurrencent pas, ils se complètent. Le voici, ce que j'aurais aimé qu'on me dise avant.
| Ce qui change | Côté argentin (Iguazú) | Côté brésilien (Iguaçu) |
|---|---|---|
| Ce qu'on y fait | On marche dans les chutes : passerelles au ras de l'eau, Garganta, île San Martín | On regarde le panorama d'en face, un grand balcon sur l'ensemble |
| Temps sur place | Une à deux journées entières, on ne s'ennuie pas | Une demi-journée suffit largement pour la vue principale |
| Le point fort | L'immersion, les embruns, la variété des sentiers | La vue d'ensemble, la carte postale, et le Parque das Aves juste à côté |
| Pour qui | Celui qui veut sentir les chutes dans son corps et prendre son temps | Celui qui veut la photo panoramique et n'a qu'une matinée |
Si je devais résumer d'une phrase : le côté argentin, c'est le dedans ; le brésilien, c'est le dehors. L'idéal, quand l'itinéraire et les histoires de visas le permettent, c'est de faire les deux, en gardant le brésilien pour la vue et son excellent Parque das Aves, ce parc aux oiseaux où l'on croise toucans et aras de très près. Mais si vous ne devez en choisir qu'un et que vous aimez marcher, sentir, vous mouiller, le côté argentin, sans hésiter.
Quand y aller, et le petit théâtre de l'affluence
La forêt subtropicale ne connaît pas vraiment l'hiver, mais elle connaît la chaleur et la pluie. J'y étais en saison intermédiaire, et c'était déjà lourd, poisseux, avec des averses brèves et chaudes qui lavaient l'air avant de repartir. En plein été austral, décembre à février, on m'a raconté des après-midi où l'humidité devient une présence physique, presque une paroi. Le débit des chutes, lui, dépend des pluies des semaines précédentes : plus d'eau, plus de fureur, mais aussi parfois la barque de l'île San Martín à l'arrêt et certaines passerelles fermées. Moins d'eau, on voit mieux les roches, on accède à plus de recoins. Il n'y a pas de bonne saison, il y a des compromis, et c'est très bien ainsi. Pour caler ça avec le reste de votre voyage, ce billet sur quand partir en Argentine donne les grandes tendances par région.
Sur l'affluence, laissez-moi démonter un mythe. On répète qu'il faut arriver à l'ouverture. C'est vrai que le parc est plus calme tôt, mais tout le monde le sait, si bien que les premiers trains vers la Garganta partent déjà bondés. Ma tactique, apprise à mes dépens : commencer par les circuits inférieur et supérieur pendant que la marée humaine se rue sur la gorge, et garder la Garganta pour la fin de journée. Vers le milieu d'après-midi, quand les excursions organisées remballent, il reste des heures de lumière et beaucoup moins de monde. On inverse le programme de tout le monde, et on gagne un parc presque à soi.
Prévoyez de quoi vous protéger de l'eau, vous serez mouillé, c'est une promesse, pas une menace, et acceptez-le d'avance plutôt que de lutter. Un poncho, des chaussures qui sèchent, l'électronique à l'abri. J'ai vu des gens tenir leur téléphone à bout de bras au-dessus de la Garganta pour la vidéo parfaite, l'air crispé, ratant complètement le moment. Rangez l'appareil deux minutes. Regardez. C'est gratuit et ça ne s'oublie pas.
Ce qu'Iguazú m'a laissée
Iguazú s'inscrit facilement dans un plus grand voyage. Beaucoup y viennent en boucle depuis la capitale, un aller-retour depuis Buenos Aires de trois ou quatre jours fonctionne très bien, ou l'enchaînent avec le Nord-Ouest andin ; si vous montez ensuite vers les terres rouges et les vallées de Salta, vous verrez que l'Argentine change complètement de visage, du vert dégoulinant au minéral sec. Pour ficeler tout ça sans vous épuiser en trajets, l'itinéraire en Argentine aide à poser les distances, qui sont énormes dans ce pays continent.
Je suis repartie de Puerto Iguazú un matin tôt, les vêtements de la veille encore vaguement humides au fond du sac, cette odeur de rivière et de forêt tenace qui ne partirait qu'au lavage. Ce qui me reste, ce n'est pas une image, j'en ai des dizaines, toutes un peu ratées, la brume voile toujours quelque chose. C'est le son. Ce grondement qu'on sent avant de l'entendre, qui vous habite les côtes et que je réentends parfois, sans prévenir, sous une averse de printemps à Lyon. La gorge du diable a bien mérité son nom. Elle ne fait pas peur ; elle rappelle simplement, très fort, très bas, qu'on est tout petit. Et ça, curieusement, ça fait du bien.
Teste-toi
Qu'est-ce qui distingue surtout le côté argentin des chutes du côté brésilien ?
Questions fréquentes
Le côté argentin fait marcher au plus près de l'eau, sur plusieurs circuits, et demande une à deux journées ; le côté brésilien offre surtout un grand panorama en une demi-journée. Si vous ne faites qu'un seul côté et aimez marcher, l'argentin est plus immersif ; l'idéal reste de voir les deux.
On prend le train écologique de la forêt jusqu'à un embarcadère, puis une longue passerelle métallique posée sur le rio Iguazú mène à la plateforme surplombant la gorge du diable.
Une journée pleine permet de faire les circuits supérieur, inférieur et la Garganta sans courir. Deux jours laissent le temps de profiter de la forêt et d'éviter l'affluence.
Un vol d'un peu moins de deux heures relie Buenos Aires à Puerto Iguazú. Le bus de nuit est possible mais demande une nuit entière de trajet.