
Carnet · Culture & société
L'espagnol argentin : voseo, che et lunfardo
En bref
- En Argentine on dit « vos » et non « tú », avec sa propre conjugaison : vos tenés, vos sos, vos podés.
- Le « che » sert à interpeller, à relancer, à marquer la surprise : chaleureux, jamais grossier.
- « ll » et « y » se prononcent « sh » : pollo sonne « posho », calle sonne « cashe ».
- Le lunfardo, argot de Buenos Aires hérité de l'immigration italienne, imprègne le quotidien et le tango.
J'ai débarqué à Buenos Aires avec un espagnol scolaire que je croyais irréprochable. Trois jours plus tard, une serveuse de Palermo m'a demandé, tout sourire, si je venais « d'Espagne ou d'un livre de classe ». Les deux, en fait. Et aucun des deux ne m'a servi à grand-chose ce jour-là.
Parce que voilà le truc que personne ne vous dit avant de partir : l'espagnol d'Argentine, le vrai, celui qu'on parle dans la rue, au comptoir, dans le bus, ce n'est pas exactement la langue qu'on vous a apprise. On appelle ça le castellano rioplatense, le castillan du Río de la Plata, ce grand estuaire entre l'Argentine et l'Uruguay. C'est de l'espagnol, oui, comme le québécois est du français. On se comprend. Mais il y a un accent qui chante, des mots qui n'existent nulle part ailleurs, une conjugaison qui vous fait douter d'avoir jamais ouvert un manuel, et une façon de dire « toi » qui n'est pas celle de vos cours.
Je ne suis pas linguiste. Loin de là. J'ai appris cette langue sur le tas, en me faisant gentiment chambrer pendant des mois, en notant des mots sur des tickets de caisse, en répétant des phrases entières sans comprendre la moitié. Ce que je vous raconte ici, ce n'est pas de la grammaire académique, c'est ce que j'ai ramassé à force de me tromper. Prenez-le comme un carnet de terrain, pas comme une méthode.
Le voseo : oubliez « tú », dites « vos »
Première claque. En cours, on m'avait martelé le fameux « tú » : tú tienes, tú eres, tú vienes. Sauf qu'en Argentine, ce « tú », personne ne l'emploie. À la place, on dit « vos ». Vos. Un petit mot qui remplace le « tu » informel dans absolument toutes les situations du quotidien, l'ami, le serveur, le taxi, le gamin, la grand-mère.
Jusque-là, ça pourrait sembler anodin : un mot pour un autre. Sauf que le « vos » traîne avec lui sa propre conjugaison, et c'est là que ça devient sportif. On ne dit pas « vos tienes ». On dit « vos tenés ». Pas « vos eres », mais « vos sos ». Pas « vos puedes », mais « vos podés ». L'accent tonique se balade sur la fin du mot, la diphtongue disparaît, et le résultat sonne complètement différent.
Le plus déroutant, c'est que la logique est en réalité assez simple une fois qu'on la tient. Au présent, vous prenez l'infinitif, vous coupez le « r » final, vous mettez un accent sur la dernière voyelle. Tener devient tenés. Poder devient podés. Querer devient querés. Comer, comés. Vivir, vivís. Ce n'est pas plus compliqué que ça. Le seul vraiment irrégulier qu'on croise partout, c'est « sos » pour « tu es ». « ¿De dónde sos? », « Tu viens d'où ? » Vous entendrez cette phrase mille fois.
Pour l'impératif, même esprit : on décale l'accent. « Viens ! » ne se dit pas « ven » mais « vení ». « Regarde ! » c'est « mirá ». « Écoute ! » c'est « escuchá ». « Dis-moi » devient « decime ». Une fois que l'oreille s'y fait, c'est presque musical. Mais au début, quand un ami vous lance « ¡Vení, dale, apurate! », vous restez planté là à chercher le verbe dans votre tête pendant qu'il vous fait déjà signe de le suivre.
Un détail rassurant : personne ne vous en voudra de dire « tú ». On vous comprendra parfaitement, on trouvera même ça mignon. Mais vous, vous aurez l'air de sortir d'une telenovela mexicaine. Et si vous voulez qu'on cesse de vous traiter en touriste, le voseo est probablement le premier réflexe à adopter. C'est le mot de passe.
« Che » : le petit mot qui ouvre toutes les phrases
Vous savez pourquoi on surnommait Ernesto Guevara « le Che » ? Pas pour une raison révolutionnaire. Simplement parce que, comme tout Argentin, il ponctuait ses phrases de « che » à tout bout de champ, au point que ses camarades cubains ont fini par en faire son nom. C'est vous dire à quel point ce mot est identitaire.
« Che », c'est intraduisible, ou presque. C'est un « hé », un « eh », un « mec », un « dis donc », un « écoute », selon le ton. On s'en sert pour interpeller quelqu'un, pour attirer l'attention, pour marquer la surprise, pour relancer une conversation. « Che, ¿vamos? », « Hé, on y va ? » « Che, mirá esto », « Eh, regarde ça. » « ¿Qué hacés, che? », « Qu'est-ce que tu fabriques, mec ? »
Ce n'est jamais grossier, jamais agressif. C'est chaleureux, familier, presque tendre. C'est le mot qui dit « on est entre nous ». Le jour où je l'ai lâché naturellement, sans y penser, au milieu d'une phrase, « Che, ¿me pasás el pan? », la table a rigolé, mais du bon rire, celui qui veut dire « ça y est, elle y arrive ». Petite victoire. Immense soulagement.
Le son « sh » : pourquoi « pollo » sonne « posho »
Voici l'autre grand marqueur, celui qui trahit un Argentin à la seconde où il ouvre la bouche, où qu'il soit dans le monde. En espagnol standard, les lettres « ll » et « y » se prononcent à peu près comme un « y » français dans « yaourt ». Pollo, ça fait « poyo ». Calle, « caye ». Yo, « yo ».
À Buenos Aires, oubliez tout ça. Le « ll » et le « y » se prononcent « sh », comme le « ch » anglais de « shoe », parfois même « j » comme dans le « je » français. Du coup, « pollo » (le poulet) devient « posho ». « Calle » (la rue) devient « cashe ». « Yo » (moi) devient « sho ». Et « lluvia » (la pluie) sonne « shuvia ». Les linguistes appellent ça le yeísmo rehilado, ou zheísmo. Moi, j'appelais ça « le moment où j'ai commandé du poulet trois fois avant qu'on me comprenne, parce que je prononçais bêtement poyo ».
Le pire piège, c'est la rue. « Calle » se dit partout, tout le temps, quand vous cherchez votre chemin. Tant que vous dites « caye », les gens froncent les sourcils une demi-seconde de trop. Le jour où j'ai lâché « cashe » avec le bon frottement dans la gorge, on m'a répondu sans hésiter. C'est le genre de détail qui change tout dans une conversation de rue.
Et cette intonation qui chante
Il y a autre chose, plus difficile à décrire mais impossible à ignorer : la mélodie. L'espagnol argentin monte et descend, il ondule, il traîne sur certaines syllabes puis accélère. Beaucoup de gens trouvent qu'il ressemble à de l'italien, et ils ont raison, ce n'est pas un hasard. Buenos Aires a été façonnée par des vagues d'immigrants italiens à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle. Ils ont laissé leur cuisine, leurs noms de famille, et surtout cette musicalité dans la voix.
Résultat : un Porteño, un habitant de Buenos Aires, parle espagnol avec les mains et avec une intonation qui n'a rien de castillan. Au début, ça déstabilise. On a l'impression que tout le monde chante une question même quand c'est une affirmation. Puis on s'y habitue, et on finit par la trouver terriblement attachante. Pour comprendre d'où vient tout ça, un détour par l'histoire de l'Argentine éclaire beaucoup de choses : la langue porte les traces de chaque bateau qui a accosté.
Le jour où j'ai dit « cashe » au lieu de « caye », on m'a enfin indiqué mon chemin sans me prendre pour une touriste égarée. La prononciation, c'est parfois juste un laissez-passer.Juliette Fauvel
Le lunfardo : l'argot de Buenos Aires
Si le voseo et l'accent sont la porte d'entrée, le lunfardo, c'est la cave secrète. C'est l'argot de Buenos Aires, né dans les quartiers populaires, dans les ports, dans les conventillos, ces immeubles surpeuplés où s'entassaient les immigrés. Un mélange improbable d'italien, de dialectes du sud de l'Italie, d'espagnol, de mots venus du français, du portugais, et même de quelques termes africains ou indigènes. Une langue de débrouille, née du brassage.
À l'origine, le lunfardo avait presque une réputation de langage de voyous, un code pour se parler sans être compris des autres. Il s'est diffusé, s'est assagi, et il fait aujourd'hui partie intégrante de la conversation quotidienne. Certains mots sont si courants qu'on oublie même que c'est de l'argot. « Laburo » pour le travail (de l'italien lavoro). « Guita » pour l'argent. « Pibe » et « piba » pour le gars et la fille. « Mina » pour une femme. « Morfar » pour manger. « Quilombo » pour un bazar, une pagaille monstre, un mot qu'on entend à peu près toutes les cinq minutes en Argentine, tant le pays sait produire des situations improbables.
Il y a même un jeu dans le jeu : le vesre. Le mot vient de « revés », à l'envers, et il consiste précisément à inverser les syllabes des mots. « Tango » devient « gotán ». « Café » devient « feca ». « Amigo » devient « gomía ». La première fois qu'un ami m'a proposé « un feca », j'ai cherché dans mon dictionnaire mental pendant dix secondes avant de comprendre qu'il m'offrait juste un café. On ne peut pas tout anticiper.
Cocoliche, tango et poésie de rue
Impossible de parler lunfardo sans évoquer le cocoliche, ce parler hybride des premiers immigrés italiens qui mélangeaient leur langue maternelle avec l'espagnol, sans vraiment maîtriser ni l'un ni l'autre. Le cocoliche a presque disparu comme langue vivante, mais il a nourri le lunfardo et laissé son empreinte partout dans le vocabulaire de la ville.
Et puis il y a le tango. Les paroles des tangos classiques sont truffées de lunfardo, au point que même certains Argentins d'aujourd'hui ont besoin d'un lexique pour tout comprendre. Si vous voulez vraiment sentir la langue vibrer, une soirée autour du tango à Buenos Aires vaut tous les manuels. Vous n'y comprendrez pas tout, moi non plus je ne comprends pas tout, mais vous entendrez cette langue dans son habitat naturel, dramatique et nostalgique.
Faux-amis et mots à ne pas confondre
Certains mots vous tendent des pièges parce qu'ils ressemblent à autre chose, ou parce qu'ils veulent dire tout autre chose qu'en Espagne. Le champion toutes catégories, c'est « coger ». En Espagne, ça veut simplement dire « prendre », prendre le bus, prendre un objet. En Argentine, c'est un verbe très, très vulgaire, à connotation sexuelle. J'ai failli dire à un chauffeur que je voulais « coger el colectivo » (prendre le bus). On m'a retenue à temps. En Argentine, on dit « tomar el colectivo ». Retenez-le, ça vous évitera un fou rire général à vos dépens.
Autre subtilité : « colectivo », justement, c'est le bus. Pas « autobús ». Et le mot vient de l'histoire de la ville, comme tant d'autres. « Boludo » est un cas fascinant : littéralement une insulte (« idiot »), mais entre amis, dit sur le bon ton, c'est carrément affectueux, l'équivalent d'un « eh, gros bêta ». Tout est dans l'intonation. Employé à froid avec un inconnu, ça reste une insulte. Employé avec un sourire entre potes, c'est presque un mot doux. La frontière est ténue, alors observez avant d'essayer.
| Mot argentin | Ce que ça veut dire | Équivalent « standard » |
|---|---|---|
| Che | Hé, mec, dis donc | Oye |
| Laburo | Le travail, le boulot | Trabajo |
| Guita | L'argent, le fric | Dinero |
| Pibe / piba | Le gars / la fille | Chico / chica |
| Quilombo | Un bazar, une pagaille | Desorden, lío |
| Colectivo | Le bus urbain | Autobús |
| Boludo | Idiot, ou « gros bêta » entre amis | Tonto |
| Copado | Génial, cool | Genial |
| Morfar | Manger, bouffer | Comer |
| Bondi | Le bus (autre mot, de vesre) | Autobús |
La liste pourrait s'allonger sur des pages. Le lunfardo est vivant, il bouge, il invente. Chaque génération ajoute ses mots. Ne cherchez pas à tout mémoriser d'un coup, attrapez les mots au vol, dans leur contexte, et ils resteront bien mieux que dans une liste apprise par cœur.
Se débrouiller quand on parle l'espagnol « d'Espagne »
Bonne nouvelle pour ceux qui paniquent déjà : votre espagnol scolaire n'est pas inutile. Il vous portera partout. On vous comprendra dans les commerces, les restaurants, les hôtels, les gares. Le castillan que vous connaissez et le rioplatense sont la même langue, avec des accents et des habitudes différents. Personne ne va vous laisser sur le carreau parce que vous dites « tú » ou « autobús ».
La vraie difficulté n'est pas de vous faire comprendre, c'est de comprendre, vous, ce qu'on vous répond. L'accent, la vitesse, l'argot : voilà le mur. Mon conseil, celui que j'aurais aimé qu'on me donne : ne vous forcez pas à imiter l'accent argentin. Ça sonne faux et un peu ridicule quand c'est plaqué. En revanche, adoptez trois ou quatre réflexes simples qui font toute la différence. Dites « vos » au lieu de « tú ». Glissez un « che » de temps en temps. Prononcez « cashe » et « posho ». Et surtout, demandez sans honte : « ¿Podés hablar más despacio? », « Tu peux parler plus lentement ? » Les Argentins sont, dans mon expérience, d'une patience et d'une gentillesse désarmantes avec les étrangers qui font l'effort.
Un autre truc qui m'a sauvée : je répétais les mots que je ne connaissais pas. Quand quelqu'un lâchait « quilombo » ou « laburo », je demandais « ¿qué es eso? ». Neuf fois sur dix, la personne était ravie de m'expliquer, souvent avec une anecdote en prime. C'est comme ça qu'on apprend une langue de rue : en la faisant raconter par ceux qui la vivent. Et à force de traîner dans les quartiers, en visitant Buenos Aires à pied, l'oreille se cale toute seule, sans qu'on s'en rende compte.
Mini-lexique de survie
Pour finir, voici les phrases que j'ai réellement utilisées tous les jours, celles qui m'ont dépannée bien plus que n'importe quel chapitre de grammaire. Rien de savant, juste de l'usage.
« ¿Qué hacés? », « Comment ça va ? » (littéralement « qu'est-ce que tu fais »), la salutation par défaut, à répondre par « Todo bien » sans trop réfléchir. « ¿Cuánto sale? », « Ça coûte combien ? » ; notez le « sale » à la place du « cuesta » qu'on vous a appris. « Dale », un mot magique qui veut dire « d'accord », « vas-y », « allez », selon le contexte ; vous l'entendrez toutes les trente secondes. « Un cafecito, por favor », le diminutif « -ito » est partout, il adoucit tout, un « cafecito » est plus chaleureux qu'un simple « café ». « Está buenísimo », « c'est excellent », à sortir devant une empanada réussie. Et « ¿Me pasás la cuenta? », « Tu m'apportes l'addition ? », avec le voseo, forcément.
Voilà. Je ne vous ai pas fait un cours, parce que je n'en serais pas capable, et parce que ce n'est pas comme ça que j'ai appris. J'ai appris en me trompant, en riant de mes bourdes, en notant des mots sur des serviettes en papier. L'espagnol argentin ne s'attrape pas dans un manuel, il s'attrape au comptoir, dans un bus bondé, au milieu d'une engueulade de supporters, dans les paroles d'un tango qu'on ne comprend qu'à moitié. Alors partez avec votre espagnol scolaire, gardez-le précieusement, et laissez la rue vous apprendre le reste. On se moquera peut-être un peu de votre accent. C'est de bon cœur. Et c'est comme ça qu'on entre dans une langue pour de vrai.
Teste-toi
En espagnol argentin, comment dit-on « tu es » ?
Questions fréquentes
C'est l'usage de « vos » à la place de « tú » pour le tutoiement, avec sa conjugaison propre (vos tenés, vos sos, vos podés). C'est le marqueur le plus courant de l'espagnol argentin.
Oui, on vous comprendra partout. La difficulté est de comprendre ce qu'on vous répond : l'accent, la vitesse et l'argot. Quelques réflexes (vos, che, prononciation « sh ») suffisent à vous fondre dans le décor.
À cause du yeísmo rehilado : les lettres « ll » et « y » se prononcent « sh », voire « j » comme dans « je ». C'est l'un des traits les plus reconnaissables de l'accent de Buenos Aires.
L'argot populaire de Buenos Aires, né du brassage des immigrés, surtout italiens. Des mots comme laburo (travail), guita (argent) ou quilombo (pagaille) en viennent, et il imprègne fortement les paroles de tango.