
Culture · Récit & guide
Le tango à Buenos Aires : où le vivre vraiment
En bref
- La milonga désigne le bal social où l'on danse entre habitués, à distinguer du dîner-spectacle destiné aux spectateurs.
- Le cabeceo, cette invitation muette par le regard, reste la clé pour entrer dans le jeu sans commettre d'impair.
- San Telmo pour l'âme des origines, Palermo pour les grandes pistes comme le Salón Canning : chaque quartier a sa couleur.
- Un cours ou une práctica avant de tenter une vraie milonga : mieux vaut arriver un peu préparé qu'entièrement muet.
Je danse le tango depuis dix ans. Et je le danse mal, autant l'avouer tout de suite, ça posera le décor. Dix ans à compter mes pas dans ma tête pendant que mon cavalier, lui, écoute la musique. À Buenos Aires, on ne compte pas. On respire, on attend, on se laisse porter. Moi, j'arrivais avec ma comptabilité intérieure, mes « un-deux-trois » de bonne élève française, et le parquet me le faisait payer.
Je ne suis pas venue vous apprendre le tango. Je serais bien la dernière à qui le demander. Je suis venue vous raconter où je l'ai vécu, dans cette ville qui l'a inventé, ou disons co-inventé, on y reviendra, parce que la question fâche encore de part et d'autre du Río de la Plata. Entre un bandonéon qui pleure comme s'il avait des raisons personnelles et une chaise en Skaï où j'ai attendu, certains soirs, qu'un regard veuille bien croiser le mien. Le tango à Buenos Aires, ce n'est pas un spectacle qu'on regarde. C'est une soirée où l'on entre, souvent seule, et d'où l'on ressort autre.
On m'avait prévenue avant le premier voyage. « Le tango, ce n'est pas une danse, c'est une conversation. » J'avais trouvé ça un peu pompeux, sur le moment. Puis j'ai passé une première nuit dans une milonga, c'est le mot qui désigne à la fois le bal, la salle et la soirée elle-même, allez comprendre, et j'ai compris que je ne savais pas parler cette langue. J'en balbutiais trois mots avec un accent à couper au couteau. Là-bas, tout le monde la parle couramment. Ou fait très bien semblant, ce qui, dans le tango, revient un peu au même.
D'où vient ce vertige, Gardel, Piazzolla et la rive d'en face
Avant d'aller danser, il faut savoir un peu d'où l'on met les pieds. Le tango naît à la fin du XIXᵉ siècle dans les faubourgs de Buenos Aires et de Montevideo, dans les bordels, les cours d'immeubles, les ports où débarquaient les migrants italiens, espagnols, africains. Une musique de déracinés, de gens qui avaient laissé quelque chose de l'autre côté de l'océan. C'est pour ça que ça sent la nostalgie même quand c'est gai, les Argentins ont un mot pour ce sentiment, la mufa, ce cafard doux qu'on cultive presque avec fierté. Et non, l'Uruguay ne vous laissera jamais oublier que Montevideo revendique le berceau aussi. Les deux rives partagent l'enfant. Disons que c'est une famille recomposée et qu'on évite le sujet au dîner.
Puis vient l'âge d'or, les années 1930 à 1950. Les orchestres, Pugliese, D'Arienzo, Di Sarli, des noms qu'on prononce à Buenos Aires comme d'autres citent des saints, remplissent des salles immenses. Et au-dessus de tout ça, une voix : Carlos Gardel. Le Français, l'Uruguayen, l'Argentin, sa nationalité aussi se dispute, forcément. Mort dans un accident d'avion en 1935, immortel depuis. On dit à Buenos Aires que « Gardel chante mieux chaque jour ». J'ai mis longtemps à comprendre la phrase. Elle veut dire qu'un mort peut continuer à grandir dans le cœur d'une ville. C'est très porteño, ça, porteño, l'habitant de Buenos Aires, la « ville-port ».
Et puis il y a Astor Piazzolla, celui qui a fait exploser le cadre. Son nuevo tango a scandalisé les puristes des milongas parce qu'on ne pouvait plus vraiment danser dessus, trop savant, trop cassé, trop libre. Aujourd'hui on le vénère. La première fois que j'ai entendu Libertango joué en vrai, dans une petite salle de San Telmo, j'ai eu la chair de poule et j'ai complètement raté mon ocho. Ma faute, pas celle de Piazzolla.
Je suis arrivée pour apprendre à danser. J'ai fini par apprendre à attendre, un regard, une mesure, le bon moment. Le reste, les pieds finissent par suivre.Juliette Fauvel
Le cabeceo, ou l'art de se faire inviter sans un mot
Voici ce que personne ne vous dit assez fort avant de pousser la porte d'une milonga : on n'y invite pas quelqu'un à danser en traversant la piste pour lui tendre la main. Ça, c'est le meilleur moyen de passer pour la touriste de service, coupable, votre honneur. On invite avec les yeux. Ça s'appelle le cabeceo, littéralement le petit coup de tête. Un homme cherche un regard à l'autre bout de la salle, une femme soutient ce regard une seconde de trop, il incline le menton, elle acquiesce d'un battement de cils, et seulement là il se lève. Tout se joue en silence, à distance, et personne ne perd la face : si elle détourne les yeux, il n'y a jamais eu d'invitation, donc jamais de refus.
C'est brillant. C'est aussi terriblement cruel quand on est la Française qui compte ses pas et qui, en plus, ne sait pas où poser les yeux. Ma première milonga, je fixais mes chaussures avec une intensité de doctorante. Résultat : personne ne m'a invitée pendant deux heures, et j'ai eu tout le loisir d'admirer le plafond. Le lendemain, une habituée m'a prise en pitié et m'a soufflé la règle. « Regarde les gens. Laisse-les te regarder. Le pire qui puisse arriver, c'est rien. » Le pire, c'est rien. J'ai gardé la phrase pour beaucoup d'autres choses que le tango.
Les codes ne s'arrêtent pas là. On danse par tandas, des séries de trois ou quatre morceaux du même orchestre, séparées par une cortina, un court extrait de musique qui n'a rien à voir, souvent pop, presque comique, qui signale qu'il faut libérer la piste. On ne parle pas trop en dansant. On raccompagne sa partenaire au bord de la piste à la fin. On ne coupe pas la ligne de danse, cette rivière lente qui tourne toujours dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. J'ai mis des soirées à intégrer tout ça, et je fais encore des fautes. Mais on me pardonne plus facilement quand on voit que j'essaie de respecter la maison.
Dîner-spectacle ou vraie milonga : deux mondes qui se ressemblent à peine
Il faut être honnête, parce que c'est là que les voyageurs se font avoir sans le savoir. Il y a le tango show, le dîner-spectacle, celui des grandes salles de Caminito, des affiches partout, des couples professionnels aux jambes qui fusent, des projecteurs, du vin inclus et d'un tarif qui l'est tout autant. C'est beau. C'est même souvent magnifique, techniquement. Je n'ai rien contre : quand ma mère est venue me voir, on y est allées toutes les deux, elle a pleuré, on a passé une soirée délicieuse. Mais ce n'est pas ça, danser le tango. C'est le regarder danser par des gens dont c'est le métier, pendant qu'on mange une milanesa tiède.
Et puis il y a la milonga. La vraie, celle où ce sont des dentistes, des retraités, des étudiants, des grands-mères en robe à fleurs et des jeunes gens tatoués qui viennent danser entre eux jusqu'à trois heures du matin. Pas de scène. Pas d'applaudissements. Juste un parquet, une boule à facettes fatiguée, des tables autour, et cette chose difficile à décrire qui arrive quand deux inconnus s'accordent le temps d'une tanda et se séparent poliment sans même se demander leurs prénoms. Le premier soir où un vieux monsieur m'a fait danser sans que je comprenne comment ni pourquoi mes pieds obéissaient, j'ai su que je ne verrais plus jamais un spectacle de la même manière.
Pour s'y retrouver, voici comment je résume les trois portes d'entrée. Les budgets sont donnés en ordre de grandeur, pas au peso près, les prix bougent tout le temps en Argentine, et je ne veux inventer aucun chiffre.
| Formule | Ambiance | Pour qui | Budget (ordre de grandeur) |
|---|---|---|---|
| Dîner-spectacle | Grand show, projecteurs, danseurs professionnels, repas et vin | Découvrir en spectateur, une belle soirée à deux ou en famille | €€€, le plus cher, réservation conseillée |
| Milonga authentique | Bal social, habitués, cabeceo, aucune scène, tard dans la nuit | Celles et ceux qui dansent, ou qui veulent voir la vraie vie du tango | €, une entrée modeste, parfois une consommation |
| Cours de tango | Petit groupe ou particulier, on met les mains dans le cambouis | Débutant curieux comme moi il y a dix ans | €€, variable selon collectif ou individuel |
Mon conseil, pardon, je me suis promis de ne pas en donner. Disons plutôt : ce que j'ai fait, et que je referais. J'ai commencé par un dîner-spectacle pour l'œil, pour comprendre à quoi ressemble le tango poussé à son maximum. Puis j'ai pris quelques cours pour ne pas être totalement muette. Et seulement après, j'ai osé la milonga. Dans l'autre sens, je crois que je me serais enfuie.
Où je suis allée danser, et où j'y retourne
Buenos Aires est un immense territoire de tango, et chaque quartier a sa couleur. Je ne vais pas vous dresser un annuaire, ce serait mentir sur mon niveau d'expertise que je n'ai pas. Je vous raconte les endroits qui m'ont marquée, en sachant que les milongas ouvrent, ferment, changent de jour et de salle comme des humeurs. Vérifiez toujours avant d'y aller ; ce qui était vrai lors de mon dernier séjour ne l'est peut-être plus.
San Telmo, le cœur qui bat vieux
C'est là que je reviens toujours. San Telmo, avec ses pavés inégaux qui malmènent les talons, ses antiquaires, sa foire du dimanche et cette odeur de pierre humide. Le quartier respire le tango des origines, celui d'avant les projecteurs. On y trouve des milongas intimes, parfois dans des salles qui n'ont pas changé depuis des décennies, où l'on danse serré parce qu'il n'y a pas la place de faire autrement. La Confitería Ideal, non loin dans le centre, fait partie de ces lieux mythiques, un café-bal historique aux dorures usées, aux miroirs piqués, où l'on a l'impression de danser dans un film en noir et blanc. J'y ai passé un après-midi entier à ne pas oser me lever, puis à me lever quand même, et c'est un des plus beaux souvenirs que je garde de la ville.
Palermo, le tango qui a de la place et de la jeunesse
Changement d'atmosphère complet à Palermo, plus verdoyant, plus branché. C'est là que se trouve le Salón Canning, l'une des pistes les plus réputées de la ville, un parquet magnifique et glissant où viennent aussi bien les grands anciens que la nouvelle génération. On y croise le Parakultural, ce collectif qui a dépoussiéré le tango dans les années 1990 et continue d'organiser des soirées où l'ambiance est un peu plus décontractée, un peu plus mélangée. À Palermo, on peut être débutant sans se sentir jugé. Enfin, presque. Le tango juge toujours un peu. Mais gentiment.
Le centre et l'esprit des grandes salles
Le centre garde les traces des salles de l'âge d'or, ces confiterías immenses où l'on venait par centaines. Certaines ont disparu, d'autres résistent. C'est là qu'on sent le mieux le poids de l'histoire, la ville qui se souvient d'un temps où le tango était la musique populaire de tout le monde, pas encore un patrimoine classé par l'UNESCO, parce qu'il l'est, depuis 2009, partagé officiellement entre l'Argentine et l'Uruguay, la famille recomposée dont je vous parlais.
Si vous préparez votre itinéraire, je vous glisse deux lectures qui m'ont servi : notre guide pour visiter Buenos Aires quartier par quartier, et la question toujours utile de quand partir en Argentine, parce que la saison change complètement l'énergie des nuits porteñas.
Prendre des cours, ou l'humilité comme sport national
Si comme moi vous voulez danser et pas seulement regarder, il faudra en passer par là. À Buenos Aires, les cours de tango sont partout, du collectif pour débutants dans une arrière-salle jusqu'au cours particulier avec un couple qui a dansé sur les scènes du monde entier. Beaucoup de milongas proposent une práctica, un temps d'entraînement en début de soirée, plus détendu, où l'on peut s'arrêter au milieu d'une figure pour demander « mais comment tu fais ça ? » sans que le ciel vous tombe dessus.
Ce que j'ai appris en dix ans de cours ratés, réussis, puis à nouveau ratés : le tango ne se télécharge pas. On ne le comprend pas avec la tête, croyez-moi, j'ai essayé, j'ai même pris des notes. Il entre par le corps, par des mois de « non, pas comme ça », par cette fameuse posture où l'on doit à la fois se tenir droite et s'abandonner, deux ordres contradictoires que mon cerveau cartésien refusait catégoriquement. Un jour ça vient. Pas complètement, jamais. Un peu. Et ce « un peu » suffit à vous accrocher pour la vie.
Une chose que j'aime dire aux amies qui hésitent : on n'a pas besoin de savoir danser pour prendre un cours à Buenos Aires. On a besoin d'accepter d'être nulle en public pendant une heure, dans la ville qui prend le tango le plus au sérieux du monde. C'est un excellent exercice d'humilité. Et après l'effort, il y a toujours un café, une medialuna, ou mieux, la promesse d'un asado argentin pour se remettre. Le tango creuse l'appétit autant que l'ego.
Le festival, quand la ville entière danse
Une fois par an, Buenos Aires organise son grand Festival de Tango, avec sa Coupe du monde. Pendant une quinzaine de jours, la ville se transforme : concerts gratuits, cours en plein air, démonstrations sur les places, et une compétition qui attire des danseurs venus des quatre coins de la planète. C'est vertigineux de voir des Japonais, des Russes, des Colombiens danser un tango parfois plus pur que celui des Argentins eux-mêmes, un paradoxe qui agace un peu les vieux porteños, il faut bien le dire.
Je n'ai vécu le festival qu'une fois, et j'en garde le souvenir d'une ville en apesanteur. Danser dehors, sous les arbres, avec des inconnus, la nuit qui n'en finit pas, c'est peut-être là que j'ai le mieux compris pourquoi cette musique de déracinés est devenue une fête. Le tango dit la perte, l'exil, l'amour qui s'en va. Et pourtant on le danse pour être ensemble, pour ne pas être seul un soir de plus. Toute la ville était là pour ça.
Ce que je remporte chaque fois dans mes valises
Je repars toujours de Buenos Aires en dansant moins bien que je ne le croyais et en aimant ça davantage. C'est le paradoxe du tango : plus on avance, plus on mesure l'étendue de ce qu'on ne sait pas. Les habitués vous le diront avec un sourire un peu triste : on n'arrive jamais. On approche.
Alors si vous y allez, faites-vous une faveur. Ne vous contentez pas du dîner-spectacle, même s'il est superbe. Poussez la porte d'une vraie milonga un soir de semaine, asseyez-vous au bord de la piste, commandez quelque chose, et regardez. Laissez les gens vous regarder. Le pire qui puisse arriver, c'est rien. Et le meilleur, c'est qu'un inconnu incline le menton vers vous, que vous acquiesciez sans savoir dans quoi vous vous embarquez, et que pendant trois minutes, dans une ville à l'autre bout du monde, vous parliez enfin couramment cette langue que je bafouille depuis dix ans. Moi, j'y retourne. Toujours. On ne guérit pas de ça, et on ne cherche pas à guérir.
Teste-toi
Dans une milonga porteña, comment invite-t-on le plus souvent quelqu'un à danser ?
Questions fréquentes
La milonga est un bal social où des amateurs de tous âges dansent entre eux, sans scène ni applaudissements. Le dîner-spectacle propose des danseurs professionnels sur scène pendant un repas : c'est beau à regarder, mais on n'y danse pas soi-même.
Non pour observer, oui si l'on veut danser. Beaucoup de milongas offrent une práctica ou un cours en début de soirée, et l'on peut très bien s'asseoir au bord de la piste pour regarder sans jamais se lever.
San Telmo pour l'ambiance historique et des lieux comme la Confitería Ideal, Palermo pour des pistes réputées comme le Salón Canning et des collectifs comme le Parakultural, le centre pour l'esprit des grandes salles de l'âge d'or.
Les deux se partagent le berceau : le tango naît à la fois à Buenos Aires et à Montevideo à la fin du XIXᵉ siècle. Il est d'ailleurs inscrit au patrimoine de l'UNESCO conjointement par l'Argentine et l'Uruguay depuis 2009.