
Carnet · Culture & société
Comprendre l'Argentine : son histoire en bref
En bref
- Avant les Espagnols, le territoire était habité par les Diaguitas, les Mapuches et les Guaranís, entre autres peuples premiers.
- L'indépendance est proclamée en 1816, portée par la figure de José de San Martín, le Libertador.
- Les grandes vagues d'immigration italienne et espagnole, à la charnière des XIXe et XXe siècles, ont façonné le visage du pays.
- Péronisme, dictature de 1976-1983, guerre des Malouines et crise de 2001 éclairent l'Argentine d'aujourd'hui.
Je ne suis pas historienne, et je tiens à le dire tout de suite. Ce que je sais de l'Argentine, je l'ai attrapé par bribes : dans les conversations d'un café de l'avenue de Mayo, sur les plaques des rues qui portent des dates que je ne comprenais pas, devant un vieux monsieur qui m'a raconté sa famille arrivée de Calabre en cale de bateau. Alors ce texte n'est pas un cours. C'est une paire de lunettes. Juste de quoi voir un peu plus net ce pays immense qui, sans quelques clés, reste un beau visage qu'on regarde sans le reconnaître.
Parce que voilà : on ne comprend pas l'Argentine sans un minimum de son passé. Sa mélancolie, sa fierté, ses colères, sa façon de parler de « crise » comme d'une vieille connaissance, tout ça vient de loin. J'ai mis du temps à le saisir. Je vous propose de faire le chemin ensemble, dans l'ordre, sans jugement, en essayant surtout de comprendre plutôt que de trancher.
Avant les Espagnols, un continent déjà habité
On l'oublie facilement, emporté par l'image d'un pays « européen » posé au bout du monde. Mais bien avant les caravelles, des peuples vivaient là depuis des millénaires. Au nord-ouest, sur les terres arides qui montent vers les Andes, les Diaguitas cultivaient en terrasses, travaillaient le métal, bâtissaient des villages de pierre. Certains subissaient l'influence de l'empire inca, qui étendait sa route impériale jusque dans ces vallées de couleurs que je découvrirais plus tard, du côté de Humahuaca.
Plus au sud, dans les immensités de Patagonie et sur les contreforts andins, vivaient les Mapuches, un peuple qui a résisté longtemps, très longtemps, aux tentatives de soumission. Et au nord-est, dans la moiteur verte qui borde les grands fleuves, les Guaranís, dont la langue survit aujourd'hui encore dans des mots du quotidien et dans les noms de lieux. Rien d'un désert vierge, donc. Un territoire déjà peuplé, avec ses langues, ses croyances, ses manières de vivre la terre. Le garder en tête change complètement la lecture de ce qui a suivi.
La conquête espagnole et le Río de la Plata
Au XVIe siècle arrivent les Espagnols. Ils cherchent de l'argent, au sens propre : le métal. Le nom même du pays vient de là, du latin argentum. Ils imaginent des montagnes de richesse au bout de cet estuaire brun et démesuré qu'ils baptisent Río de la Plata, le fleuve d'argent. L'argent n'était pas vraiment là, mais le nom est resté, avec sa promesse un peu trompeuse.
Buenos Aires, la ville où j'ai passé le plus clair de mon temps argentin, a été fondée deux fois. Une première tentative, en 1536, tourne court : faim, hostilité, abandon. Il faut attendre 1580 pour une fondation qui tiendra. Pendant longtemps, la ville n'est qu'un poste modeste, presque négligé, loin des centres de pouvoir coloniaux tournés vers les mines du Haut-Pérou. Ce n'est qu'au XVIIIe siècle qu'elle prend de l'importance, quand la couronne crée la vice-royauté du Río de la Plata et fait de Buenos Aires sa capitale. La ville commence alors à regarder l'Atlantique, à commercer, à respirer. Une position qui pèsera lourd dans la suite.
1816 : l'indépendance et l'ombre de San Martín
Le début du XIXe siècle est partout, en Amérique du Sud, un temps de ruptures. En 1810, à Buenos Aires, une junte locale prend le pouvoir et écarte le représentant de l'Espagne : c'est la Révolution de Mai, dont le nom baptise aujourd'hui la fameuse place devant la Casa Rosada. Puis, le 9 juillet 1816, dans la ville de Tucumán, un congrès proclame l'indépendance. Ces deux dates, le 25 mai et le 9 juillet, rythment encore le calendrier des fêtes nationales, et vous les verrez partout, sur des rues, des gares, des billets.
Une figure domine cette période, et son nom finit par vous suivre partout : José de San Martín. On l'appelle le Libertador. Général né sur ces terres puis formé en Espagne, il a l'intuition qu'on ne libérera pas vraiment le continent en restant chez soi. Alors il monte une armée, franchit la cordillère des Andes avec ses hommes, un exploit logistique dont on parle encore, et va porter l'indépendance jusqu'au Chili puis au Pérou. Ce que j'aime dans son histoire, c'est la fin : au sommet de sa gloire, il s'efface, refuse le pouvoir, part mourir en exil en France. Les Argentins en ont fait leur héros le plus intouchable, celui qu'aucun camp ne se dispute vraiment. Sa dépouille repose dans la cathédrale de Buenos Aires, veillée en permanence. La première fois que je suis entrée devant ce tombeau, j'ai été frappée par le silence des gens autour. Un respect qui ne se joue pas.
Les grandes vagues d'immigration, ce pays qui se refait un visage
Voici, à mes yeux, la clé qui explique presque tout le reste. Entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, l'Argentine ouvre grand ses portes et devient l'une des plus grandes terres d'immigration du monde. Des millions de personnes débarquent, surtout des Italiens et des Espagnols, mais aussi des Français, des Allemands, des Juifs d'Europe de l'Est, des Syro-Libanais, des Gallois qui iront jusqu'en Patagonie. Le pays double, triple, se transforme.
Ça n'a l'air de rien dit comme ça. Mais promenez-vous à Buenos Aires et tout s'éclaire. Les noms de famille moitié italiens, les pizzerias à tous les coins de rue, cette gestuelle des mains quand on parle, l'accent chantant qui roule sur les syllabes. Même la langue en garde la trace, ce parler si particulier dont j'ai fait tout un texte sur l'espagnol argentin tant il m'a intriguée. Le tango, aussi, est né dans ce bouillonnement des ports et des faubourgs, du frottement de toutes ces musiques d'ailleurs, et je vous renvoie à ce que j'ai écrit sur la musique argentine pour sentir à quel point l'immigration a façonné jusqu'aux mélodies.
Cette époque, c'est aussi l'âge d'or agricole. Les plaines fertiles de la Pampa, le bœuf, le blé, la laine : l'Argentine exporte, s'enrichit, se rêve immense. Vers 1900, c'est l'un des pays les plus prospères de la planète, un El Dorado où l'on part « faire l'Amérique ». Les grands boulevards de Buenos Aires, ses théâtres, son opéra, ses cafés à colonnes datent de là. On comprend mieux, ensuite, la nostalgie argentine : quand on a connu ce sommet, tout ce qui suit ressemble un peu à une descente. Ce sentiment traverse le pays comme une basse continue.
J'ai fini par comprendre que la mélancolie argentine n'est pas une pose. C'est la mémoire d'un pays qui s'est cru au sommet du monde, et qui n'a jamais tout à fait cessé de s'en souvenir.Juliette Fauvel
Perón et Eva, un nom qui traverse le siècle
Impossible de comprendre l'Argentine du XXe siècle sans croiser ce nom : Perón. Juan Domingo Perón arrive au pouvoir au milieu des années 1940 et marque le pays d'une empreinte qui n'a jamais disparu. Autour de lui se construit un mouvement, le péronisme, appuyé sur les ouvriers, les syndicats, une politique sociale qui donne des droits et une visibilité à des millions de gens jusque-là tenus à l'écart. Le péronisme reste, aujourd'hui encore, une ligne de partage de la société argentine. Certains le portent comme un héritage, d'autres le contestent avec force. Je ne suis pas là pour trancher ce débat, qui appartient aux Argentins et qui les anime toujours avec passion. Je me contente de dire ce qui, lui, ne fait pas débat : ce mouvement a profondément structuré la vie politique du pays, et vous en entendrez parler partout, dès que la conversation glisse vers la politique.
À côté de lui, une femme au destin de roman : Eva Perón, Evita. Ancienne actrice devenue épouse du président, elle devient une figure adorée d'une partie du peuple, notamment pour son action sociale et son combat pour le droit de vote des femmes, obtenu en 1947. Sa mort, en 1952, à trente-trois ans, provoque un deuil populaire immense. Sa tombe, au cimetière de la Recoleta, ne désemplit jamais. J'y suis passée un matin gris : des fleurs fraîches, toujours, déposées par des mains anonymes, soixante-dix ans après. Peu de figures inspirent une fidélité aussi tenace.
Les années sombres : la dictature de 1976
Il y a une période dont on parle avec gravité, et à voix un peu plus basse. En 1976, un coup d'État militaire renverse le gouvernement et installe une dictature qui durera jusqu'en 1983. Ce sont des années de répression. Des milliers de personnes considérées comme opposantes sont arrêtées, enlevées, et ne réapparaissent jamais. On les appelle les desaparecidos, les disparus. Ce mot, en Argentine, ne se prononce pas à la légère : il désigne une blessure encore ouverte, dans des familles qui, pour beaucoup, n'ont jamais su ce qu'étaient devenus leurs proches.
De cette douleur est né un symbole que le monde entier connaît : les Mères de la place de Mai. Des mères, puis des grand-mères, qui se sont mises à tourner en silence autour de la pyramide de la Plaza de Mayo, un foulard blanc sur la tête, pour réclamer des nouvelles de leurs enfants et petits-enfants disparus. Elles ont continué, semaine après semaine, année après année. Aujourd'hui encore, le jeudi, on peut les voir, ou voir celles qui poursuivent leur combat. J'y étais un jeudi, par hasard. On ne fait pas de bruit. On regarde ces foulards blancs et on comprend, sans un mot, l'ampleur de ce qui s'est joué là. Je n'en dirai pas plus, par respect. Certaines choses se ressentent mieux qu'elles ne se racontent.
1982 : la guerre des Malouines
Au printemps 1982, la dictature engage un conflit avec le Royaume-Uni pour la souveraineté d'un archipel de l'Atlantique Sud : les îles Malouines, Malvinas pour les Argentins, Falklands pour les Britanniques. La guerre dure une dizaine de semaines et se solde par la défaite argentine, au prix de centaines de vies, surtout de très jeunes soldats. Pour l'Argentine, la souveraineté sur ces îles reste une revendication vivante, présente dans les mémoires et jusque sur les cartes. Vous croiserez, dans beaucoup de villes, des monuments dédiés aux anciens combattants et aux morts de ce conflit. C'est un sujet sensible et sincèrement ressenti ; mieux vaut l'aborder avec délicatesse. La défaite, en tout cas, précipite la chute du régime militaire.
1983 : le retour à la démocratie
En 1983, l'Argentine renoue avec la démocratie. Des élections libres portent Raúl Alfonsín à la présidence. Le pays entreprend, chose rare et courageuse à l'époque, de juger les responsables de la dictature, dans des procès qui marquent l'histoire des droits humains sur le continent. Depuis, malgré les tempêtes, la démocratie ne s'est plus interrompue. C'est une fierté que les Argentins expriment rarement à voix haute, mais qu'on sent en creux, dès qu'on parle de ces années-là. La mémoire du 24 mars, jour du coup d'État de 1976, est aujourd'hui une journée nationale du souvenir. Un pays qui regarde son passé en face, sans le maquiller.
2001 : la crise, ce mot que tout le monde comprend
Si vous ne deviez retenir qu'une date récente, ce serait sans doute celle-là. Fin 2001, l'Argentine plonge dans une crise économique et sociale d'une violence rare. Les banques ferment, les économies des gens se retrouvent bloquées du jour au lendemain, un épisode resté célèbre sous le nom de corralito. Le pays connaît une valse de présidents en quelques jours, des manifestations, des heurts, un défaut de paiement gigantesque. Beaucoup d'Argentins de la classe moyenne basculent dans la précarité en l'espace de quelques semaines.
Cette secousse a laissé des traces profondes. Une méfiance durable envers les banques et la monnaie nationale. Le réflexe d'épargner en dollars, de vivre avec l'inflation comme avec la météo, de garder un peu de liquide caché. Quand vous voyagerez et que vous verrez les Argentins jongler avec les taux de change, gérer les pesos avec une agilité déconcertante, parler d'argent avec un mélange d'humour et de fatalisme, souvenez-vous de 2001. Beaucoup de ces habitudes viennent de là, ou des crises qui ont suivi, car il y en a eu d'autres.
Quelques repères pour s'y retrouver
Je me méfie des frises trop sèches, mais un petit tableau aide parfois à ranger les idées. Le voici, sans commentaire, juste pour poser les grandes bornes dans le bon ordre.
| Période | Événement |
|---|---|
| Avant le XVIe s. | Peuples premiers : Diaguitas au nord-ouest, Mapuches au sud, Guaranís au nord-est |
| XVIe s. | Arrivée des Espagnols et exploration du Río de la Plata |
| 1580 | Fondation durable de Buenos Aires |
| 1810 | Révolution de Mai à Buenos Aires |
| 1816 | Déclaration d'indépendance à Tucumán |
| Fin XIXe – début XXe | Grandes vagues d'immigration et âge d'or agricole |
| Années 1940-1950 | Arrivée au pouvoir de Juan Perón ; figure d'Eva Perón |
| 1976-1983 | Dictature militaire et disparitions |
| 1982 | Guerre des Malouines |
| 1983 | Retour à la démocratie |
| 2001 | Crise économique et sociale majeure |
Ce que cette histoire change pour le voyageur
Vous vous demandez peut-être à quoi bon, si l'on vient pour les glaciers, le vin et les grands espaces. Je vous réponds franchement : à énormément de choses. Un pays se visite mieux quand on devine ce qui l'agite en dessous. Le passé argentin est partout, sous les pieds, dans les noms de rue, dans les silences autour d'un café.
Quand vous marcherez sur la Plaza de Mayo, devant la Casa Rosada, vous saurez que ce n'est pas un simple décor à photographier : c'est la scène de deux siècles d'Argentine, de la Révolution de Mai aux foulards blancs des Mères. J'en parle davantage dans mon guide pour visiter Buenos Aires, parce que la ville se déchiffre autrement une fois qu'on tient ce fil. Vous comprendrez pourquoi les Argentins parlent de leur pays avec ce mélange de fierté immense et de gravité, pourquoi ils sont si chaleureux avec les étrangers et si durs, parfois, avec eux-mêmes.
Et puis il y a cette leçon plus intime, que ce pays m'a offerte sans que je la demande. L'Argentine a connu des sommets et des chutes, des exils et des retours, des blessures qu'elle porte sans les cacher. Elle continue, malgré tout, à danser, à chanter, à recevoir, à rire fort autour d'une table. Cette résilience-là, ce refus de renoncer à la joie même quand la vie serre, c'est peut-être ce que j'ai rapporté de plus précieux. On ne l'apprend pas dans un manuel. On le comprend en étant là, un peu, et en sachant regarder.
Alors gardez ces quelques repères en poche. Pas pour réciter des dates, personne ne vous le demandera. Juste pour voir plus clair. Pour que ce grand pays, quand il s'ouvrira devant vous, ne soit plus un beau visage inconnu, mais quelqu'un dont vous commencez, enfin, à comprendre l'histoire.
Teste-toi
En quelle année l'Argentine a-t-elle proclamé son indépendance ?
Questions fréquentes
On l'appelle le Libertador. Général du début du XIXe siècle, il a mené la lutte pour l'indépendance en franchissant les Andes pour libérer le Chili puis le Pérou. Au sommet de sa gloire, il a renoncé au pouvoir et fini sa vie en exil en France. Il reste le héros national le moins disputé du pays.
Entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, des millions de personnes, surtout italiennes et espagnoles, se sont installées en Argentine. Cette arrivée massive a transformé la population, la langue, la cuisine et la culture, et explique en grande partie le visage actuel du pays, très visible à Buenos Aires.
Un régime militaire a gouverné le pays après un coup d'État en 1976. Cette période a été marquée par une forte répression et par la disparition de milliers de personnes, les desaparecidos. Les Mères de la place de Mai réclament depuis lors la vérité sur leurs proches. Le retour à la démocratie a eu lieu en 1983.
Fin 2001, l'Argentine a traversé une crise économique et sociale majeure : blocage des comptes bancaires (le corralito), défaut de paiement, instabilité politique. Elle a laissé une méfiance durable envers les banques et la monnaie nationale, et façonné le rapport particulier des Argentins à l'argent et à l'inflation.