
Carnet · Culture & société
La musique argentine : du tango au rock nacional
En bref
- Le tango, né à Buenos Aires, va de la voix de Carlos Gardel au tango nuevo d'Astor Piazzolla ; la milonga en est la cousine plus vive, et aussi le nom des bals.
- Le folklore fait remonter les provinces et la terre, porté par Atahualpa Yupanqui et par Mercedes Sosa, « la voix de l'Amérique latine ».
- Le rock nacional a été la bande-son des années de dictature : Charly García, Luis Alberto Spinetta, Soda Stereo et Gustavo Cerati, Fito Páez.
- La fête a ses genres à elle : la cumbia dans tout le pays, le cuarteto à Córdoba. Le mieux reste de l'écouter en salle, en milonga ou en peña.
Je me souviens du poids exact de ma valise, au retour. Trop lourde, forcément. Pas à cause des vêtements, je voyage léger, mais des disques. Une trentaine de vinyles ramassés au fil des semaines, dans les caves poussiéreuses de San Telmo et les boutiques minuscules de l'avenue Corrientes. Le douanier de Roissy a soulevé un sourcil. Moi, j'avais déjà la musique dans la tête.
En Argentine, le son n'est pas un décor. C'est une manière d'occuper le temps, de tenir la nuit, de dire ce qu'on ne dit pas autrement. J'ai mis des années à le sentir pour de bon. Pas dans les livres. Dans les bars, sur les trottoirs, dans un taxi où le chauffeur montait le volume parce que « celle-là, señorita, il faut l'écouter fort ». Alors voilà mon carnet d'écoute. Subjectif, plein de trous, taché de café. Le mien.
Le tango, forcément. Mais pas celui qu'on croit
On arrive avec des images. La rose entre les dents, la robe fendue, le cliché des cartes postales. Et puis on écoute vraiment, et tout se déplace.
Le tango, avant d'être une danse, c'est une voix. Celle de Carlos Gardel d'abord, ce Français devenu argentin, mort dans un accident d'avion à Medellín en 1935 et jamais tout à fait mort depuis. On dit à Buenos Aires qu'il « chante mieux chaque jour ». Formule idiote et parfaitement juste. La première fois que j'ai entendu Volver sur un vieux tourne-disque, chez un antiquaire de San Telmo, j'ai posé mon sac par terre et je suis restée plantée là. Le grésillement du sillon faisait partie de la chanson. Impossible de séparer les deux.
Et puis il y a Astor Piazzolla. Le grand chambardement. Le bandonéoniste qui a pris le tango des bordels et des cafés pour l'emmener ailleurs, vers ce qu'on a fini par appeler le tango nuevo. Les puristes l'ont détesté. On raconte que certains musiciens voulaient lui casser la figure dans les années soixante, tellement il bousculait la tradition. Aujourd'hui Libertango et Adiós Nonino passent dans les ascenseurs du monde entier, et c'est un peu triste, cette domestication. Écoutez-les au casque, la nuit, plutôt. Le bandonéon respire comme un vieux qui a trop fumé. Ça change tout.
Le tango ne se comprend pas avec la tête. Il rentre par les pieds et il remonte. Un soir à Buenos Aires, j'ai enfin arrêté de compter les temps, et c'est là que j'ai commencé à entendre.Juliette Fauvel
Ne confondons pas tango et milonga, d'ailleurs. La milonga, c'est deux choses à la fois : un genre musical plus vif, plus terrien, plus canaille que le tango, et aussi le nom des soirées où l'on danse. Ma première vraie milonga, une vraie, pas un spectacle pour touristes, c'était dans un club de quartier, un mardi, sous des néons blafards. Des couples de tous âges, des chaussures fatiguées, une ronde de codes que je ne saisissais pas. On ne s'invite pas à la voix, ici, mais du regard : le fameux cabeceo, ce hochement de tête à distance. J'ai passé la soirée assise. J'ai tout appris quand même.
Si le tango vous prend, il y a de quoi creuser bien au-delà de mes quelques disques. J'en parle plus longuement dans mon carnet sur le tango à Buenos Aires, là où il vit encore.

Le folklore, le pays qui remonte de la terre
On oublie souvent, en Europe, que Buenos Aires n'est pas l'Argentine entière. Loin des lumières de la capitale, il y a les provinces, la poussière du Nord-Ouest, les guitares autour du feu. C'est là que vit le folklore.
Deux rythmes m'ont accrochée tout de suite. La chacarera, avec ses claquements de mains et ce balancement qui donne envie de taper du pied même quand on ne connaît pas les pas. Et la zamba, sans « s » à l'espagnole, rien à voir avec la samba brésilienne,, lente, mélancolique, un mouchoir qui tourne dans l'air. J'ai vu des vieux danser une zamba dans une peña de Salta, un soir, et j'ai eu la gorge serrée sans savoir pourquoi.
Deux noms, surtout, portent tout ça. Atahualpa Yupanqui, le poète-guitariste, la voix grave de la terre, celui qui a mis en musique les Andes et les silences. Et Mercedes Sosa. « La Negra ». Celle qu'on a surnommée « la voix de l'Amérique latine ». Exilée sous la dictature, revenue au pays, elle chantait debout, immobile, les mains ouvertes, et une salle entière retenait son souffle. Je n'ai jamais pu l'entendre en vrai, elle s'est éteinte en 2009,, mais un ami argentin m'a passé un enregistrement de son concert de retour au Teatro Ópera en 1982, et rien que le grain de la bande donne des frissons. Sa reprise de Gracias a la vida de la Chilienne Violeta Parra, c'est une prière laïque. Vraiment.
Le folklore raconte le pays autrement que les manuels. Pour la trame historique derrière ces chansons, les exils, les dictatures, les retours,, j'ai fini par lire l'histoire de l'Argentine en écoutant Yupanqui en boucle. Les deux se répondent.
Le rock nacional, la bande-son d'une génération
Voilà le disque que je ne m'attendais pas à ramener. Le rock argentin. Le rock nacional, comme on dit là-bas, en un mot presque, comme un drapeau.
Il faut se rappeler le contexte, sans en faire trop. Sous la dictature militaire, entre 1976 et 1983, chanter en espagnol était déjà un geste. Les musiciens contournaient la censure par des images, des détours, des métaphores. La musique est devenue un abri.
Charly García domine tout ça de sa silhouette impossible, moustache blonde et lunettes noires. Avec Sui Generis puis Serú Girán, puis en solo, il a écrit des chansons que des millions d'Argentins connaissent par cœur. Los dinosaurios, sortie en 1983, parle sans le dire de ceux qui disparaissaient. « Los amigos del barrio pueden desaparecer... » Tout le monde comprenait. Personne ne pouvait l'interdire vraiment.
À côté de lui, Luis Alberto Spinetta. « El Flaco ». Plus secret, plus poétique, adoré d'un culte fervent. Quand il est mort en 2012, Buenos Aires s'est arrêtée. Des gens pleuraient dans le métro. J'étais loin, mais un message d'une amie portègne m'a suffi : « Aujourd'hui on a perdu un frère. » Elle ne l'avait jamais rencontré, bien sûr.
Et puis Soda Stereo. Le groupe qui a fait basculer le rock argentin dans le stade, dans toute l'Amérique latine, avec Gustavo Cerati au chant et à la guitare. De música ligera, c'est l'hymne. Un de ces refrains qu'une foule de cinquante mille personnes reprend d'une seule voix, bras levés. Cerati est mort en 2014, après quatre ans de coma. Le concert d'adieu de Soda Stereo en 1997 s'était terminé par ces mots devenus légendaires : « Gracias... totales. » On les retrouve tagués sur les murs de la ville.
Fito Páez, enfin, le pianiste rocker de Rosario, avec son El amor después del amor de 1992, l'album le plus vendu de l'histoire du rock argentin. Je l'ai découvert tard, dans une voiture, quelque part sur une route droite de la pampa, et depuis je ne peux plus dissocier ces chansons de l'horizon plat qui n'en finit pas.
Cumbia, cuarteto : la fête qui ne demande pas la permission
Toute cette musique est belle, grave, chargée d'histoire. Et puis il y a l'autre versant. Celui qui fait danser sans se poser de questions.
La cumbia, venue de Colombie il y a longtemps, s'est enracinée en Argentine jusqu'à devenir sa propre chose. Dans les quartiers populaires, la cumbia villera raconte crûment la vie des marges. Ce n'est pas toujours joli, ce n'est pas fait pour l'être. Mais dans un mariage, à trois heures du matin, quand la cumbia démarre, plus personne ne reste assis. Je l'ai vérifié plusieurs fois.
Et le cuarteto. Là, il faut aller à Córdoba. C'est leur son, leur fierté, ce rythme sautillant et obstiné qu'on reconnaît en deux secondes. Rodrigo, dit « el Potro », en a été la star absolue avant de mourir en 2000 dans un accident de voiture, à trente ans. Un soir à Córdoba, j'ai suivi des amis dans un bal de cuarteto. Une piste immense, des milliers de corps, une chaleur d'étuve. Je ne connaissais pas un mot des chansons. J'ai dansé jusqu'à ne plus sentir mes jambes.

Un tableau pour s'y retrouver
Parce que je m'y perdais moi-même au début, voici la petite carte que je me suis faite. À prendre comme un point de départ, pas comme une vérité.
| Genre | Style | À écouter / artistes phares | Où |
|---|---|---|---|
| Tango | Nostalgique, urbain, la voix et le bandonéon | Carlos Gardel, Aníbal Troilo | Buenos Aires, San Telmo |
| Tango nuevo | Le tango réinventé, plus savant | Astor Piazzolla | Salles de concert, casque la nuit |
| Milonga | Plus vif, plus canaille ; aussi le nom des bals | Les orchestres classiques | Clubs de quartier de Buenos Aires |
| Folklore | La terre, les provinces, la guitare | Atahualpa Yupanqui, Mercedes Sosa | Nord-Ouest, peñas de Salta et Tucumán |
| Rock nacional | Poésie, révolte, mémoire | Charly García, Spinetta, Soda Stereo, Fito Páez | Partout, du stade au bar |
| Cumbia | La fête populaire, sans détour | Groupes de barrio, cumbia villera | Mariages, quartiers, radios |
| Cuarteto | Sautillant, chaleureux, cordobés | Rodrigo « el Potro » | Córdoba, les grands bals |
Où écouter tout ça, pour de vrai
On peut acheter les disques, bien sûr. Mais cette musique se vit en salle, avec des corps autour.
À Buenos Aires, l'avenue Corrientes ne dort jamais, avec ses librairies ouvertes à minuit et ses cafés-concerts. Pour le tango, oubliez les grands dîners-spectacles calibrés pour les cars de touristes. Cherchez plutôt une milonga de quartier, un club sportif reconverti le temps d'une soirée, où l'on danse pour de vrai. Il faut oser pousser la porte. Personne ne vous jugera de rester assis.
Pour le folklore, il y a les peñas, ces lieux où l'on mange, on boit du vin, et où quelqu'un finit toujours par sortir une guitare. Les meilleures ne sont pas dans les guides. On les trouve en discutant, en se laissant emmener. J'ai vécu mes plus belles soirées argentines comme ça, invitée par des gens rencontrés l'après-midi même.
Le rock et la cumbia, eux, sont partout. Une radio dans un taxi, un bar à San Telmo, un festival l'été. Et si vous tombez sur une affiche d'un vétéran du rock nacional, foncez. Ces salles-là ont une ferveur particulière, un mélange de générations qui chantent les mêmes refrains.
Un conseil, quand même, glané à mes dépens. N'essayez pas de tout voir en une soirée. La ville vit tard, très tard : un concert qui commence à minuit, ça n'a rien d'exceptionnel, et les milongas s'animent quand nous, Européens, tombons de sommeil. Faites une sieste l'après-midi, comme les gens d'ici. Laissez la nuit venir à vous. La musique argentine ne se visite pas au pas de course ; elle se laisse infuser, une soirée après l'autre, jusqu'à ce qu'on ne compte plus les heures.
Buenos Aires reste le point d'entrée de tout ça, la ville-oreille où tout converge. Avant d'y aller, jetez un œil à mon carnet pour visiter Buenos Aires : les quartiers où le son vit ne sont pas forcément ceux qu'on visite en premier.
Ce que la musique dit du pays
Je repense souvent à ce chauffeur de taxi qui montait le volume. À la salle qui retenait son souffle pour Mercedes Sosa. Aux « Gracias... totales » tagués sur un mur décrépi.
Ici, la musique n'est pas un divertissement à côté de la vraie vie. Elle est la vie, sa colonne vertébrale émotionnelle. On y met le deuil, la joie, la colère, l'exil, l'amour d'après l'amour. Un Argentin peut vous détailler l'histoire de son pays rien qu'avec des chansons. Le tango pour la nostalgie des ancêtres immigrés, le folklore pour la terre, le rock pour les années sombres, la cumbia et le cuarteto pour la fête têtue qui résiste à tout.
Je n'y connais rien, au fond. Je ne sais pas lire une partition, je confonds les orchestres. Mais j'ai un carton de vinyles qui sent la poussière de San Telmo, et chaque fois que j'en pose un sur la platine, je suis un peu là-bas. C'est peut-être ça, comprendre un pays. Pas le savoir. Le reconnaître à l'oreille.
Teste-toi
Quelle chanteuse surnomme-t-on « la voix de l'Amérique latine » ?
Questions fréquentes
Le plus simple est d'écouter dans les deux sens à la fois : le tango de Carlos Gardel et de Piazzolla d'un côté, le rock nacional de Charly García ou de Soda Stereo de l'autre. Puis d'aller vers le folklore de Mercedes Sosa quand l'oreille est prête.
C'est là qu'il est né et qu'il vit le plus intensément, dans les milongas de quartier bien plus que dans les grands dîners-spectacles. Mais on en entend dans tout le pays. Le folklore, lui, vit surtout dans les provinces du Nord-Ouest.
C'est le rock chanté en espagnol qui a explosé en Argentine à partir des années 1970, souvent en contournant la censure de la dictature. Charly García, Luis Alberto Spinetta, Soda Stereo et Fito Páez en sont quelques figures majeures.
Autour de l'avenue Corrientes pour les cafés-concerts, dans les milongas de quartier pour le tango dansé, dans les peñas pour le folklore, et dans les bars et salles de San Telmo pour le rock. Le mieux est souvent de se laisser emmener par des locaux.