
Patagonie · Faune & récit
Péninsule Valdés : baleines et faune de Patagonie
En bref
- La Péninsule Valdés se visite depuis Puerto Madryn, en province de Chubut, sur une côte classée au patrimoine mondial de l'UNESCO.
- Baleines franches australes de juin à décembre, avec un pic en septembre-octobre, visibles jusque depuis la plage d'El Doradillo.
- Orques de Punta Norte, manchots de Punta Tombo, éléphants de mer de Caleta Valdés et lions de mer complètent le tableau.
- Voiture indispensable, pistes en terre, distances longues : on prévoit deux à trois jours et beaucoup de patience.
Je ne suis pas venu à Puerto Madryn pour les baleines. J'étais là pour couper un long trajet en bus, deux jours d'arrêt entre deux étapes, sans plan précis. C'est sur la plage d'El Doradillo, un matin de septembre, que j'ai révisé mon calcul. À une centaine de mètres du bord, une masse sombre s'est soulevée, a soufflé, puis a laissé retomber une nageoire large comme une porte. J'ai regardé ça une heure sans bouger, les pieds gelés. Il aurait fallu prévoir une semaine.
La Péninsule Valdés, en province de Chubut, ne se raconte pas comme un monument. Il n'y a rien à visiter au sens strict, pas de ruines, pas de musée à l'entrée, pas de file d'attente. Il y a des bêtes qui vivent leur vie sur un bout de côte, et des voyageurs qu'on autorise à s'asseoir au bord du cadre. Ça change tout dans la manière d'y aller.
Une langue de terre au bord de l'Atlantique
La péninsule tient au continent par un isthme étroit, une bande plate qu'on traverse en voiture presque sans s'en apercevoir. Autour, la mer entre de partout : le golfe San José au nord, le golfe Nuevo au sud. C'est précisément ce qui fait l'endroit. Ces eaux abritées et calmes servent de nurserie aux baleines franches australes, qui viennent y mettre bas loin de la houle. Le site est classé au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1999, et pour une fois l'étiquette tient sur le terrain, pas seulement sur le dépliant.
Puerto Madryn sert de base. Une ville honnête, sans grand charme, tournée vers l'eau, avec ce qu'il faut d'hôtels et de loueurs de voitures. On y arrive en avion par l'aéroport de Trelew, ou en bus depuis Buenos Aires, une vingtaine d'heures de route, de quoi mesurer la taille du pays. J'ai loué une petite voiture pour trois jours. La péninsule ne se visite pas autrement : les distances sont longues, une bonne partie des pistes est en terre, et rien n'attend le voyageur pressé.
On entre par un poste de garde, à l'endroit où l'isthme se resserre. On paie un droit d'accès, on récupère un plan, et le bitume cède vite la place au ripio, cette terre battue rouge qui recouvre l'essentiel des routes du parc. J'ai pris l'habitude de rouler lentement, moins par prudence que parce qu'à cette allure on remarque tout : la silhouette d'un guanaco sur une crête, une carcasse de mouton, le clignotement lointain d'une lagune salée. Le vent, lui, ne lâche jamais. Il pousse la voiture, siffle aux portières, couche les buissons ras dans le même sens depuis toujours. On finit par ne plus l'entendre, comme un fond sonore permanent qui fait partie du décor.
Les baleines franches, la patience d'abord
El Doradillo, c'est le luxe qu'on ne soupçonne pas : voir des baleines depuis la plage, à pied, sans payer personne. Entre juin et décembre environ, les femelles s'approchent à quelques dizaines de mètres du rivage avec leurs baleineaux. Le fond descend vite le long de cette plage, elles n'ont pas besoin d'aller loin. On s'installe sur les galets, on attend, et le spectacle vient de lui-même. Rien de garanti, bien sûr. Certains matins, la mer reste vide une heure durant. Puis un souffle, deux, et on oublie le froid.
Ce qu'on voit d'abord, ce n'est pas la baleine, c'est ce qu'elle laisse : le panache de vapeur qui monte à la verticale, tient une seconde, puis se défait dans le vent. On apprend à le repérer avant le reste. Ensuite vient le dos, cette longue courbe noire qui roule sans fin, sans nageoire dorsale, c'est ce qui distingue la franche australe des autres. Parfois une nageoire caudale se lève à la verticale, s'immobilise, puis glisse sous l'eau sans une éclaboussure. À d'autres moments, un animal se met à taper la surface de sa nageoire pectorale, à répétition, dans un claquement qu'on entend depuis la plage. J'ai passé une bonne partie de mes matinées à compter les souffles, sans autre projet, et je n'ai pas trouvé mieux à faire de mes journées à Madryn.
Puerto Pirámides, l'approche par la mer
Pour les voir de plus près, il y a la sortie en bateau depuis Puerto Pirámides, l'unique village de la péninsule, une rue, quelques restaurants, des agences alignées. Les embarcations partent de la plage même, tractées jusqu'à l'eau par un tracteur. Je ne dirai pas le prix que j'ai payé, il aurait changé le temps que vous lisiez ces lignes, mais la sortie dure environ une heure et demie. Le règlement impose aux bateaux de couper le moteur à distance et de laisser les animaux décider. Certains passent sous la coque et remontent de l'autre côté, curieux. Ce jour-là, une femelle et son petit sont restés près de nous un long moment. Le guide parlait à voix basse, comme à l'église. On ne se moque pas de ce réflexe une fois qu'on y est.
L'odeur, d'ailleurs, surprend. Le souffle d'une baleine sent le poisson et quelque chose de plus lourd, une haleine tiède qui reste deux ou trois secondes dans l'air froid avant de se dissiper. Personne ne prévient de ça avant. On repart de la plage un peu sonné, pas tout à fait sûr d'avoir bien vu.
Punta Norte, et le moment qu'on n'a pas vu
Punta Norte, tout au bout de la piste, c'est la scène la plus connue de la péninsule : les orques qui s'échouent volontairement sur la grève pour attraper de jeunes lions de mer, avant de se laisser reprendre par la vague suivante. Une chasse documentée, filmée cent fois, précise et rare. Elle ne se produit qu'à marée haute, sur quelques semaines par an, en général autour de mars et avril. Autant dire qu'il faut de la chance, du temps, et le cran d'accepter de repartir bredouille.
Je suis reparti bredouille. J'ai passé un après-midi entier sur la plateforme d'observation, jumelles aux yeux, à guetter un aileron. Des lions de mer se chamaillaient en contrebas, indifférents au danger qui, ce jour-là, n'est pas venu. Un couple de retraités allemands attendait depuis trois jours de suite. Ils m'ont dit ça avec un calme qui forçait le respect, comme si repartir sans rien faisait partie du programme. La faune sauvage ne suit pas les horaires, et c'est peut-être la première leçon de l'endroit : on ne commande rien.
On vient chercher un spectacle, on repart avec une leçon de patience. La faune sauvage ne joue pas devant qui la réclame.Mathieu Estève
Les manchots de Punta Tombo
À deux heures de route au sud de Trelew, hors de la péninsule mais dans la même logique, Punta Tombo abrite l'une des plus grandes colonies de manchots de Magellan du continent. Des centaines de milliers d'oiseaux à la saison, de septembre à mars. On marche sur des passerelles au milieu des terriers. Les manchots, eux, ignorent la règle et traversent le chemin quand ça leur chante. Il faut leur céder le passage, c'est écrit partout, et de toute façon ils ne demandent l'avis de personne.
Ce qui frappe d'abord, c'est le bruit. On imagine le silence, on tombe sur un vacarme d'ânes ; leur cri leur a valu ce surnom, et on comprend vite pourquoi. Ça brait de partout. L'odeur suit, forte, tenace. On reste à distance des terriers, on ne tend pas la main, on regarde ces bêtes vaquer entre la mer et leur trou. Un manchot qui rentre de la pêche marche en se dandinant avec un sérieux comique, le ventre plein, pressé de rejoindre son couloir. J'ai ri tout seul plusieurs fois, ce qui ne m'arrive pas souvent devant un animal.
Caleta Valdés, les éléphants de mer
Sur la côte est de la péninsule, Caleta Valdés est le seul point d'Amérique du Sud continentale où les éléphants de mer se reproduisent à terre. Depuis le haut de la falaise, on distingue les mâles : des masses de plusieurs tonnes, le nez en trompe, qui se hissent sur le sable avec une lenteur d'engin de chantier. La reproduction tombe autour de septembre et octobre. Le reste du temps, on voit surtout des jeunes et des femelles qui dorment, et qui, vus de loin, ressemblent à des rochers jusqu'à ce que l'un d'eux bâille.
Les lions de mer, eux, sont partout sur la côte, plus vifs, plus bruyants. À Punta Loma, près de Madryn, une colonie s'observe depuis un belvédère posé au-dessus de l'eau. On les entend avant de les voir. Rien de rare ni de spectaculaire, mais c'est le genre de halte qui remplit une fin d'après-midi sans effort, avec le vent dans les oreilles et l'odeur d'iode qui monte de la crique.
Sur la piste, la faune de terre
On oublie souvent que la péninsule vit aussi loin de l'eau. Sur l'isthme et le long des pistes, la faune de terre défile par la vitre. Les guanacos, cousins sauvages du lama, traversent la route sans se presser et vous regardent freiner avec une indifférence vexante. Les nandous, ces grands oiseaux coureurs, sortes de petites autruches, filent en travers du chemin, suivis parfois d'une file de poussins. Il y a aussi les maras, des rongeurs longs sur pattes qui trottent comme des lièvres montés sur ressorts, et de temps en temps un tatou qui disparaît dans un fossé avant qu'on ait pu l'identifier.
Rien de tout ça n'est spectaculaire au sens où on l'entend d'habitude. C'est justement l'intérêt. On roule à trente à l'heure sur la terre battue, la poussière derrière, et on prend le temps de reconnaître ce qui vit là. Une piste de la péninsule, c'est un safari lent, sans lions ni Land Rover, juste des bêtes qui vaquent et vous laissent passer.
| Espèce | Où l'observer | Quand | Chances |
|---|---|---|---|
| Baleine franche australe | El Doradillo, Puerto Pirámides, golfe Nuevo | Juin à décembre (pic sept.-oct.) | Élevées en saison |
| Orques (chasse échouée) | Punta Norte | Mars-avril, à marée haute | Faibles, imprévisibles |
| Manchots de Magellan | Punta Tombo | Septembre à mars | Très élevées en saison |
| Éléphants de mer | Caleta Valdés, Punta Norte | Reproduction sept.-oct., présents une bonne partie de l'année | Élevées |
| Lions de mer | Punta Loma, côtes de la péninsule | Toute l'année | Quasi certaines |
| Guanacos, nandous, maras | Isthme et pistes de la péninsule | Toute l'année | Très élevées |
Trelew, un détour de soixante millions d'années
Trelew n'a l'air de rien, une ville de province, plate, ventée, qu'on traverse en pensant déjà à autre chose. Mais son musée de paléontologie, le MEF, vaut le crochet. La Patagonie compte parmi les sols les plus riches du monde en fossiles de dinosaures, et c'est ici qu'a été décrit le Patagotitan mayorum, l'un des plus grands animaux terrestres jamais mis au jour, un titanosaure de près de quarante mètres. Le squelette est trop long pour la salle ; il faut reculer jusqu'au mur et lever la tête pour le prendre en entier.
J'y suis allé un jour de pluie, faute de baleines, sans grande conviction. Je n'ai pas regretté. Regarder une vertèbre plus large que mon torse remet quelques idées en place sur notre place dans le décor. La même côte qui montre aujourd'hui des baleines montrait, il y a des millions d'années, des bêtes plus grandes encore. On ressort de là un peu plus petit qu'on n'était entré, ce qui n'est pas désagréable.
Une question de distance
Ce qui reste, au bout de trois jours, ce n'est pas une image précise. C'est une manière de regarder. La péninsule impose une distance, physique d'abord, les règles sont strictes et bien faites, mais mentale surtout. On n'est pas au zoo. Les animaux ne sont pas là pour nous : ils se nourrissent, mettent bas, meurent, et nous tolèrent au bord du cadre. Le meilleur moment de mon séjour, je l'ai eu seul sur la plage d'El Doradillo, sans guide et sans autre témoin qu'un pêcheur au loin, à regarder un baleineau taper la surface de sa nageoire, encore et encore, apparemment pour le plaisir.
Je ne suis pas biologiste, je ne saurais pas dire pourquoi il faisait ça. J'ai juste regardé, et c'était bien assez. Si vous prolongez vers le sud, Ushuaia et le bout du monde prolongent naturellement l'itinéraire ; vers l'ouest, Bariloche et sa région des lacs offrent un tout autre visage de la Patagonie. Et parce qu'ici tout dépend du calendrier, mieux vaut regarder quand partir en Patagonie avant de réserver quoi que ce soit, une baleine ne se rattrape pas hors saison.
Teste-toi
Quel phénomène rare peut-on observer à Punta Norte, sur la Péninsule Valdés ?
Questions fréquentes
La saison des baleines franches australes court environ de juin à décembre, avec un pic en septembre et octobre. On les observe en bateau depuis Puerto Pirámides ou, gratuitement, depuis la plage d'El Doradillo près de Puerto Madryn.
Non. La chasse des orques échouées ne se produit qu'à marée haute, sur quelques semaines autour de mars-avril, et reste imprévisible. Il faut du temps, de la patience, et accepter de repartir sans l'avoir vue.
En voiture, presque obligatoirement. Les distances sont longues, les pistes en terre, et il n'y a pas de transport en commun sur place. On loue à Puerto Madryn et on compte deux à trois jours pour faire le tour des sites.
À Punta Tombo, au sud de Trelew, qui abrite l'une des plus grandes colonies de manchots de Magellan. La saison va de septembre à mars, et l'on circule sur des passerelles au milieu des terriers.