Culture · Récit & guide

Dormir dans une estancia et rencontrer les gauchos

IMG hero (Nano Banana) : gaucho à cheval dans la pampa au coucher du soleil, estancia et troupeau au loin

En bref

La première chose qui m'a frappé, en descendant de la voiture, c'est le silence. Un silence large, sans écho, celui d'un pays plat qui ne renvoie rien. J'avais roulé deux heures et demie depuis Buenos Aires, et la ville s'était effacée d'un coup, remplacée par des champs qui filaient jusqu'à une ligne d'horizon trop droite pour être vraie. C'est ça, la pampa. On m'avait prévenu que ce serait monotone. Je dirais plutôt que ça repose l'œil.

L'estancia tenait en trois bâtiments bas posés autour d'un bosquet d'eucalyptus, un moulin à vent qui grinçait dans le vent, des chevaux qui levaient à peine la tête à mon passage. Rien de spectaculaire. Une grande propriété rurale comme il en existe des centaines dans cette province, née de l'élevage, tenue par la même famille depuis quatre générations. La maison principale datait de la fin du XIXe siècle, avec sa galerie couverte et ses volets fatigués par le soleil. J'y suis resté trois nuits. Je vais essayer de raconter ce que j'ai vu, sans en rajouter, parce que ces endroits se passent très bien qu'on les enjolive.

La pampa vient avant le gaucho

On imagine le cavalier avant d'avoir vu la plaine. C'est une erreur d'ordre. La pampa vient en premier, et elle explique le reste. Cette étendue sans relief, grasse, gorgée d'herbe, a fait la richesse agricole du pays et, au passage, elle a façonné un type d'homme. Le gaucho est né de cette immensité, du bétail lâché en liberté, des distances qu'on ne franchit qu'à cheval. Rien d'étonnant à ce qu'il ait fini par se confondre avec sa monture.

Le premier matin, Ramón m'a fait faire le tour à pied avant de sortir les chevaux. Il marchait lentement, montrait un piquet à réparer, une vache qui vêlerait bientôt, l'endroit où le sol devient trop mou après les pluies. Il ne cherchait pas à m'impressionner. Il faisait son travail et me laissait regarder. J'ai compris assez vite que je n'étais pas là pour un spectacle, mais pour passer quelques jours dans un lieu qui continuait de tourner, avec ou sans moi.

Ils étaient trois à travailler là à l'année, plus des saisonniers quand la charge montait. Des peones, comme on dit ici, des ouvriers agricoles qui tiennent à cheval mieux que la plupart des gens ne tiennent debout. Le patron passait de temps en temps, mais c'étaient eux qui faisaient tourner la ferme au quotidien : compter les bêtes, réparer les clôtures, soigner un cheval boiteux, entretenir le matériel. J'ai vite arrêté de poser des questions inutiles. On apprend davantage à les suivre en silence qu'à les interroger. Le soir, autour du feu, la parole se déliait un peu, jamais pour se raconter, plutôt pour commenter la journée ou taquiner le plus jeune.

La nuit, il n'y avait pas une lumière à des kilomètres. Le ciel se remplissait d'étoiles comme je n'en avais pas vu depuis longtemps, avec la Croix du Sud posée bas sur l'horizon. On restait dehors à parler à voix basse, parce que le silence imposait une forme de retenue. Je ne suis pas près d'oublier ces soirées-là.

Le gaucho, sans le costume

Je m'attendais à un folklore. J'ai trouvé des vêtements de travail. La bombacha, ce pantalon ample resserré à la cheville, laisse la jambe libre sur la selle et ne s'accroche pas aux étriers. La boina, le béret, tient sur la tête quand le vent se lève, et il se lève souvent dans la pampa. Le facón, ce long couteau glissé dans le dos, à la ceinture, sert à tout : couper une corde, tailler une lanière de cuir, découper la viande le soir venu. Rien là-dedans n'est décoratif. Chaque pièce répond à un usage précis, et c'est justement ce qui m'a plu.

Le poncho, on le sort quand le froid tombe, et il tombe vite une fois le soleil couché. Le mate, lui, circule du matin au soir. Ramón remplissait la calebasse de yerba, versait l'eau chaude sans la faire bouillir, buvait la première gorgée, puis me la tendait. J'ai appris à ne pas remuer la paille de métal, à ne pas dire « gracias » tant que j'en voulais encore, parce qu'ici ce mot-là signifie « je m'arrête, merci ». Des petites règles, jamais énoncées comme telles. On les attrape en regardant faire, et on finit par les respecter sans y penser.

Gaucho a cheval menant un troupeau dans la pampa argentine
La cabalgata part au pas, l'allure réglée sur le moins aguerri du groupe.
Mate et calebasse poses sur la galerie d une estancia
Le mate circule du matin au soir, première gorgée pour celui qui sert.
Je n'étais pas venu voir un gaucho. J'ai partagé trois jours avec des gens qui, eux, n'ont jamais cherché à en être un : ils le sont, c'est tout.Mathieu Estève

Un día de campo, à hauteur de cheval

Le « día de campo », la journée à la campagne, c'est le format que la plupart des estancias proposent à ceux qui ne dorment pas sur place. On arrive le matin, on repart le soir, avec entre les deux une cabalgata, un asado et de quoi souffler à l'ombre des arbres. J'ai eu la chance d'y ajouter les nuits, ce qui change beaucoup : on voit le lieu se vider de ses visiteurs et redevenir une ferme ordinaire, avec ses gestes, ses horaires, ses bêtes à rentrer.

La cabalgata, la balade à cheval, reste le cœur de la journée. On m'a confié une monture calme, habituée aux débutants, et on est partis au pas dans les champs. Je ne suis pas un grand cavalier, et personne ne m'a demandé de l'être. Ramón ouvrait la marche, réglait l'allure sur la mienne, s'arrêtait pour montrer un nid de teros dans l'herbe ou un renard qui filait au loin. Deux heures plus tard, j'avais les cuisses raides et la tête complètement vide, dans le bon sens. La pampa fait cet effet. Elle ne demande rien, elle laisse penser.

Les chevaux d'ici sont des criollos, une race locale robuste et endurante, faite pour couvrir de longues distances sans broncher. Le mien s'appelait Tordillo, à cause de sa robe grise mouchetée. Il connaissait le terrain bien mieux que moi, ce qui, franchement, ne demandait pas grand-chose. Quand je me crispais, il ralentissait de lui-même. Ramón m'avait dit de lui lâcher un peu les rênes et de le laisser choisir où poser les sabots. Ça marchait. Il y a quelque chose d'apaisant à faire confiance à une bête qui, elle, sait exactement ce qu'elle fait.

L'asado, le vrai moment

Le feu était allumé bien avant qu'on rentre. À l'estancia, l'asado n'est pas un barbecue, c'est un rythme. Les braises d'abord, longuement, puis la viande posée sur la grille et laissée là, sans qu'on la touche, pendant des heures. Ramón surveillait sans jamais s'agiter. Il retournait une côte de temps en temps, salait à la main, goûtait un morceau du bout des doigts. Autour, on attendait sans impatience, le verre de rouge à portée, la conversation lente.

J'ai mangé des choses que je n'aurais pas commandées au restaurant et que je recommande maintenant à qui veut m'entendre : le boudin, les ris, la saucisse, avant même la viande. C'est l'ordre, ici. On commence par les abats, on finit par les pièces nobles. Si vous voulez comprendre pourquoi ce repas compte autant pour les Argentins, j'en ai parlé plus longuement dans l'asado argentin, parce que le sujet déborde largement du cadre de l'estancia. Ce jour-là, en tout cas, on est restés à table jusqu'à ce que le feu ne soit plus qu'un tas de cendres tièdes.

La doma, sans esbroufe

En fin d'après-midi, deux jeunes de la ferme ont sorti un cheval à peine dressé pour une démonstration de doma. La jineteada, c'est ce moment où le cavalier tient sur une monture qui rue, quelques secondes qui paraissent très longues. Je m'attendais à du rodéo, à du bruit, à des cris. J'ai vu autre chose : de la concentration, des gestes économes, un respect visible entre l'homme et la bête. Personne n'applaudissait pour applaudir. Quand le gars est descendu, il a tapoté l'encolure du cheval, et c'est tout.

Il faut dire les choses comme elles sont. Ces démonstrations existent aussi parce qu'il y a des visiteurs, et je ne vais pas prétendre le contraire. Mais elles ne sont pas fausses pour autant. Le savoir-faire est réel, hérité, transmis dans les familles depuis des générations. On sent tout de suite la différence entre un numéro monté pour la photo et un geste que ces gens répètent depuis l'enfance. Ce que j'ai vu tenait du second, sans hésitation.

Asado a l estancia, viande sur la grille au-dessus des braises
La viande posée sur la grille et laissée là, sans qu'on la touche.
Demonstration de doma, gaucho sur un cheval qui rue
La doma, gestes économes plutôt que rodéo bruyant.

Areco, où la tradition s'est fixée

À une trentaine de kilomètres, il y a San Antonio de Areco. C'est le village qu'on cite toujours quand on parle de culture gauche, le berceau reconnu de la tradition. Des rues pavées, des pulperías, ces vieilles auberges-épiceries où l'on buvait un verre entre deux trajets,, des ateliers d'orfèvres qui travaillent l'argent des couteaux et des ceintures, un musée consacré au gaucho. J'y suis passé un après-midi. C'est plus touristique que l'estancia, forcément, mais ce n'est pas dénaturé. Les artisans travaillent pour de bon, et certains ateliers appartiennent aux mêmes familles depuis très longtemps.

Areco prend tout son sens autour du Día de la Tradición, le 10 novembre. Ce jour-là, le village se remplit de cavaliers en tenue, il y a des défilés, des jineteadas, de la musique jusqu'au soir. La date n'a pas été choisie au hasard : elle rend hommage à José Hernández, l'auteur du Martín Fierro, ce long poème qui a fixé la figure du gaucho dans l'imaginaire national. Beaucoup d'Argentins en connaissent des vers par cœur. C'est leur épopée à eux, celle d'un homme libre, fier et malmené par l'histoire. Si les fêtes populaires vous attirent, j'en ai regroupé quelques autres dans les festivals d'Argentine.

Dormir sur place, et choisir sa région

Rester la nuit, c'est là que le lieu se livre vraiment. Les chambres des vieilles estancias ont souvent gardé leur mobilier d'origine, des murs épais qui tiennent la fraîcheur, des plafonds hauts. Le confort varie beaucoup d'une propriété à l'autre, et je ne vous donnerai pas de tarifs : ils changent trop et dépendent de trop de choses. Ce que je peux dire, c'est qu'au réveil, quand les visiteurs de la journée ne sont pas encore arrivés, on a la pampa pour soi seul. Le café dehors, la buée sur les champs, un cheval qui s'ébroue dans l'enclos. Ça justifie le détour à soi tout seul.

Toutes les estancias ne se ressemblent pas, et le choix dépend surtout de ce que vous venez chercher. Voici comment je résumerais les trois grandes options, après en avoir vu quelques-unes de mes yeux.

Type d'estanciaAmbianceActivités
Pampa / San Antonio de ArecoTradition gauche vivante, plaine à perte de vue, élevage bovinCabalgata, asado, doma, mate, nuits sur place, visite d'Areco
Patagonie (élevage de moutons)Immense, venteuse, isolée, plus rudeGrandes chevauchées, tonte, randonnée, paysages de bout du monde
Près de Buenos Aires (en journée)Accessible, format « día de campo », familialeJournée à cheval, asado, démonstrations, retour le soir

La différence entre la pampa et la Patagonie mérite un mot de plus. Au nord, on est dans le bétail, l'herbe grasse, la tradition gauche dense et bien vivante. Beaucoup plus bas, vers le sud, les estancias patagoniennes vivent surtout du mouton, sur des étendues immenses balayées par le vent, où l'élevage se compte en dizaines de milliers de têtes. L'ambiance n'a plus rien à voir : plus rude, plus solitaire, magnifique autrement. On n'y va pas pour les mêmes raisons, et c'est très bien ainsi.

Ce que je remballe

Je suis reparti sans grande révélation, et c'est peut-être le meilleur compliment que je puisse faire à l'endroit. Personne n'avait joué un rôle pour moi. J'avais partagé quelques repas, tenu un cheval au pas, appris à passer le mate correctement, écouté des gens qui parlent peu de ce qu'ils font parce qu'ils le font, simplement, depuis toujours. Si vous montez à Buenos Aires pour la ville, et il y a largement de quoi faire, j'en dis plus dans visiter Buenos Aires, gardez au moins deux ou trois jours pour la campagne. Pas pour cocher le gaucho sur une liste. Pour le silence, surtout, et pour la façon dont ces gens habitent leur pays, sans bruit et sans se retourner.

Teste-toi

Que veut dire « gracias » quand on vous tend le mate ?

Questions fréquentes

Non. Les estancias confient aux débutants des chevaux calmes et règlent l'allure sur le groupe ; on part au pas, sans aucune pression.

La pampa vit du bétail et de la tradition gauche ; la Patagonie, surtout du mouton, sur des étendues immenses et venteuses, dans une ambiance plus rude.

Oui, c'est le « día de campo » : arrivée le matin, cabalgata, asado et démonstrations, retour le soir. Dormir sur place reste une autre expérience.

Un long poème de José Hernández qui a fixé la figure du gaucho dans l'imaginaire argentin ; il est fêté au Día de la Tradición, le 10 novembre.