Culture · Récit & guide

Les plus belles fêtes et festivals d'Argentine

IMG hero (Nano Banana) : Carnaval andin dans la Quebrada de Humahuaca, costumes colorés, poussière et confettis

En bref

Il y a des pays qu'on visite et d'autres qu'on attrape en pleine fête, un peu par accident, la valise encore fermée pendant que dehors quelque chose bat. L'Argentine, pour moi, c'est ça. Un calendrier qui n'arrête jamais de tambouriner, des villes entières qui basculent pour un soir, une saison, et cette impression tenace d'être arrivée soit trop tôt, soit exactement à l'heure.

Je ne vais pas vous vendre un agenda. Je n'ai pas de dates à la minute, pas de programme officiel plastifié, d'ailleurs, tout bouge « selon les années », les organisateurs décalent, la météo décide. Ce que j'ai, ce sont des soirs précis restés collés à la peau, l'odeur de la poussière mêlée au sucre, le poids d'un tambour dans la poitrine. Et l'envie de vous raconter comment ce grand pays sait faire la fiesta, du carnaval brûlant du littoral aux offrandes silencieuses de la Terre-Mère, tout en haut, là où l'air se raréfie.

Le carnaval, deux pays dans un seul

On croit connaître le carnaval, et puis on découvre que l'Argentine en garde deux, aussi différents que le nord et le sud d'une même personne. Le premier vit sur la côte, dans une ville dont le nom se mâche avant de se prononcer : Gualeguaychú, en Entre Ríos. Là, pendant l'été austral, janvier, février, les week-ends s'étirant parfois jusqu'en mars selon les années,, on a bâti un vrai carnaval à la brésilienne. Un corsódromo, des tribunes, des comparsas qui répètent toute l'année pour un défilé de plumes, de strass et de peaux luisantes. C'est chaud, c'est bruyant, c'est assumé jusqu'au bout des paillettes.

Je me souviens de la chaleur surtout. Pas celle du soleil, celui-là s'était couché, mais celle qui monte d'une foule debout, de milliers de gens qui chantent le refrain d'une comparsa comme s'ils l'avaient écrit. Les chars passent, énormes, absurdes, magnifiques. Une danseuse me fixe une demi-seconde, sourit, disparaît. Les percussions vous entrent par les pieds et remontent, on ne décide plus vraiment de bouger, ça se fait tout seul. On repart trempé de sueur, un peu sourd, et vaguement amoureux de tout le monde.

Défilé de comparsa au carnaval de Gualeguaychú, plumes et strass sous les projecteurs
Gualeguaychú, l'été austral. Le carnaval « à la brésilienne » de l'Argentine, plumes comprises.

Et puis l'autre carnaval, celui des Andes

Montez vers le nord-ouest, tout là-haut dans la province de Jujuy, et le carnaval change complètement de peau. Dans la Quebrada de Humahuaca, entre les collines striées de rouge et d'ocre, il n'est plus question de tribunes. Ici, le carnaval andin se déterre, littéralement. On sort le diablo, le diable joyeux et cornu, d'un trou creusé dans la terre où il avait été enterré l'année d'avant, et pendant quelques jours tout est permis : farine sur les visages, serpentins, cornetas, chicha qui circule, danses qui ne s'arrêtent qu'à l'épuisement.

C'est un désordre organisé par des siècles d'habitude. Le diable danse, provoque, transgresse. Puis, à la fin, on le renterre, on l'endort, et on demande pardon à la Pachamama pour tout ce chahut. J'ai vu des visages entièrement blancs de talc, des yeux rougis de fatigue et de bonheur, des vieilles dames en pollera qui dansaient mieux que moi. La poussière ne retombait jamais vraiment. Elle flottait, dorée, dans la lumière rasante. Si vous cherchez à comprendre cette région au-delà de sa fête, elle mérite qu'on s'y attarde bien plus longtemps : j'en parle ailleurs, dans la Quebrada de Humahuaca.

Mendoza, quand le vin devient reine

Changeons d'altitude et d'ivresse. À Mendoza, adossée à la cordillère, la grande affaire de l'année s'appelle la Fiesta Nacional de la Vendimia, la fête des vendanges. Elle culmine début mars, quand les grappes sont mûres et que toute la province semble se souvenir en même temps qu'elle vit du raisin. On y élit une reine par département, on défile, on bénit les récoltes, et le tout se termine par un spectacle nocturne monumental sur les gradins du Teatro Griego, dans le parc, avec des centaines de danseurs, de la lumière, du feu, et des vignes symboliques partout.

J'y suis allée sans trop savoir à quoi m'attendre, et je suis restée bouche bée devant le sérieux joyeux de la chose. Ce n'est pas une kermesse. C'est une déclaration d'amour d'une région à sa terre, chorégraphiée au cordeau. Le lendemain, tout le monde avait mal aux jambes d'avoir marché et un verre de malbec à la main pour se soigner. Logique. Et si le vin vous appelle plus que la fête, sachez que la région se déguste toute l'année : voyez donc la route des vins de Mendoza.

On ne va pas à une fête argentine pour cocher une case. On y va pour se laisser désorganiser un soir, et rentrer un peu différent.Juliette Fauvel

Buenos Aires, la ville qui danse en fermant les yeux

La capitale a sa liturgie à elle. Chaque année, autour du mois d'août, plein hiver austral, ne l'oubliez pas, il fait froid et humide et c'est parfait,, Buenos Aires se donne au tango pour son grand Festival Internacional, doublé d'une compétition mondiale qui attire des danseurs venus de partout. Des scènes gratuites, des milongas qui débordent, des cours, des orchestres, et cette élégance un peu grave qui n'appartient qu'à cette ville.

Je n'ai jamais bien su danser le tango. Ça ne m'a pas empêchée de passer des heures assise au bord d'une piste, à regarder des inconnus se dire des choses entières sans un mot, la joue contre la joue, dans le silence entre deux morceaux. Il y a là quelque chose de pudique et de brûlant à la fois. Le festival amplifie tout ça, le sort dans la rue, le rend contagieux. Pour aller plus loin que le festival et comprendre d'où vient cette danse, j'ai écrit tout un carnet sur le tango à Buenos Aires.

Cosquín, le folklore comme on respire

Il y a une petite ville dans les collines de Córdoba dont le nom, pour un Argentin, sonne comme un serment : Cosquín. Chaque janvier, en plein cœur de l'été, s'y tient le grand festival de folklore national. Neuf nuits, dit-on, les fameuses « luna », sur la Plaza Próspero Molina, avec des guitares, des bombos, des zambas et des chacareras, et un public qui connaît les paroles mieux que les artistes.

Ce n'est pas le folklore poussiéreux qu'on imagine parfois. C'est vivant, ça pleure, ça tape du pied, ça fait danser des ados et des grands-mères sur les mêmes rythmes. On y campe, on y mange des empanadas achetées à un stand qui fume, on y dort trois heures. J'en suis repartie avec une playlist que j'écoute encore les soirs où j'ai le mal du pays d'un pays qui n'est pas le mien. C'est peut-être ça, la vraie contagion argentine.

Scène nocturne du festival de folklore de Cosquín, guitares et danseurs sous les projecteurs
Cosquín, janvier. Neuf nuits de folklore où le public chante plus fort que la scène.

La Pachamama, la fête qui ne fait pas de bruit

Et puis il y a le contraire de tout ce qui précède. Chaque premier août, et pendant tout ce mois dans le Nord-Ouest andin, on célèbre la Pachamama, la Terre-Mère. Ce n'est pas un festival au sens des affiches et des scènes. C'est un geste. On creuse un trou dans le sol, on le nourrit : des feuilles de coca, du maïs, de l'alcool, de la nourriture, un peu de tout ce qu'on a. On remercie la terre d'avoir donné, on lui demande de continuer.

J'ai été invitée à un de ces moments, presque par hasard, dans une cour de terre battue. On m'a tendu une poignée de feuilles. On m'a dit de déposer, de demander, en silence. Je ne suis pas croyante pour un sou, et pourtant j'ai senti quelque chose se serrer et se dénouer en même temps. Autour, personne ne performait. On donnait à la terre parce qu'on lui doit. Point. C'est la fête argentine la moins spectaculaire et, curieusement, celle qui m'a le plus longtemps accompagnée.

Les gauchos et le Día de la Tradición

Retour vers la pampa, à quelques heures de Buenos Aires, dans un village qui semble avoir décidé de rester au dix-neuvième siècle par pure élégance : San Antonio de Areco. Autour du 10 novembre, on y célèbre le Día de la Tradición, l'hommage national au gaucho et à sa culture. Chevaux lustrés, ponchos, bombachas, boleadoras, courses d'adresse, asado à perte de vue et cette fierté tranquille des gens qui savent d'où ils viennent.

Ce jour-là, la frontière entre spectacle et vie réelle devient floue. Les hommes qui paradent à cheval sont vraiment des cavaliers, la selle est vraie, la patine du cuir aussi. J'ai regardé un vieux gaucho ajuster son chapeau avec un soin de dandy, puis lancer sa monture au galop dans un nuage de terre. On applaudissait. Lui ne regardait personne. Il faisait juste ce qu'il fait. Il y a dans ces fêtes gauchas une authenticité qui ne cherche pas à plaire, et c'est exactement pour ça qu'elle plaît.

Les saints, les vierges et les processions

On aurait tort d'oublier l'Argentine dévote, celle qui remplit les routes de pèlerins et les églises de cierges. Le pays vibre au rythme de ses saints. Les grandes marches vers Luján, au sud de Buenos Aires, drainent chaque année une foule immense, souvent début octobre, qui avance à pied, la nuit, par dizaines de milliers. Dans le Nord, à Salta, le Milagro rassemble en septembre une ferveur qui laisse sans voix. Et dans mille villages, la fête du saint patron ferme les rues, sort la statue, allume les feux et finit en bal.

Je ne partage pas la foi, mais je respecte terriblement ce qu'elle met en mouvement. Ces cortèges lents, ces visages levés, ces bougies qui tremblent, il y a là une intensité brute qu'aucun festival payant ne pourra jamais programmer. On assiste, on se tait, on marche un bout de chemin avec eux, et on comprend un peu mieux le pays.

Un calendrier pour s'y retrouver, sans se mentir

Voici une carte grossière des saisons de fête. Grossière volontairement : les dates exactes bougent selon les années, les organisateurs, la lune et le hasard. Prenez-la comme une boussole, jamais comme un horaire de train.

FêtePériodeOùAmbiance
Carnaval de GualeguaychúJanvier à marsEntre RíosPlumes, strass, chaleur brésilienne
Carnaval andinFévrier (avant Carême)Quebrada de Humahuaca, JujuyDiable, farine, poussière dorée
Festival de CosquínJanvierCórdobaFolklore, guitares, nuits sans fin
Fiesta de la VendimiaMarsMendozaVendanges, reines, spectacle nocturne
Festival de TangoAoûtBuenos AiresMilongas, élégance, hiver
Fiesta de la PachamamaAoûtNord-Ouest andinOffrandes, silence, gratitude
Día de la TradiciónNovembreSan Antonio de ArecoGauchos, chevaux, asado
Fêtes religieusesSeptembre-octobre surtoutLuján, Salta, partoutFerveur, processions, cierges

Comment y aller, vraiment

Deux ou trois choses que j'aurais aimé qu'on me souffle. D'abord, l'Argentine est immense et ses saisons sont inversées : janvier et février, c'est le plein été et la vie qui déborde ; août, c'est l'hiver, et le tango porté bien haut. Un même voyage rassemble rarement toutes ces fêtes, il faut choisir, ou revenir. Je vote pour revenir.

Ensuite, ne cherchez pas la place au premier rang à tout prix. Les meilleurs moments, je les ai vécus légèrement de côté : au bord d'une milonga plutôt qu'au milieu, en marge d'une procession plutôt que dedans, sur un trottoir de Cosquín à écouter ce qui débordait de la place. La fête argentine ne se consomme pas, elle se laisse traverser. Arrivez sans programme trop serré, dites oui quand on vous tend une poignée de feuilles ou un verre, et laissez la poussière retomber toute seule. Elle ne le fera pas. Tant mieux.

Un dernier mot. On me demande souvent laquelle « vaut le plus le détour ». Je n'ai pas de réponse honnête à ça. Le carnaval de Humahuaca m'a bouleversée, la Vendimia m'a éblouie, la Pachamama m'a désarmée. Ce ne sont pas des concurrentes. Ce sont des visages différents d'un même pays qui, décidément, ne sait pas faire les choses à moitié. Allez-y pour l'un. Vous repartirez avec plusieurs.

Teste-toi

À quelle période se tient la Fiesta Nacional de la Vendimia, la fête des vendanges de Mendoza ?

Questions fréquentes

Pendant l'été austral, surtout en février, avec des week-ends qui s'étirent parfois de janvier à mars selon les années. Gualeguaychú propose un carnaval « à la brésilienne » sur la côte, tandis que la Quebrada de Humahuaca vit un carnaval andin très différent, autour du diable et de la Pachamama.

La Fiesta de la Pachamama, la Terre-Mère, célébrée chaque premier août et tout au long du mois. Ce n'est pas un festival avec des scènes : ce sont des offrandes à la terre, feuilles de coca, maïs, nourriture, dans un recueillement qui marque durablement.

Autour du mois d'août, en plein hiver austral. Le Festival Internacional s'accompagne d'une compétition mondiale, de milongas, de scènes gratuites et de cours ouverts à tous, débutants compris.

À San Antonio de Areco, dans la pampa près de Buenos Aires, autour du 10 novembre pour le Día de la Tradición : chevaux, ponchos, courses d'adresse et asado. C'est l'une des fêtes les plus authentiques du pays.