Saveurs & vin · Récit & guide

La route des vins de Mendoza : bodegas et malbec

IMG hero (Nano Banana) : rangs de vignes de Mendoza au pied des Andes enneigées, lumière dorée, bodega

En bref

Je ne connais rien au vin. Enfin, je sais le boire, ce qui n'est pas rien, mais si vous me demandez de reconnaître une « note de sous-bois » ou un « final épicé », je vous regarde avec l'air poliment perdu de quelqu'un à qui l'on parle une langue voisine de la sienne. C'est donc en parfaite imposture que je suis montée dans la voiture, un matin de novembre, pour aller voir de mes yeux ce que valait la réputation de Mendoza.

Et la réputation est colossale. On la répète partout : Mendoza, l'une des capitales mondiales du vin. Je m'attendais à quelque chose de guindé. J'ai trouvé l'inverse, des domaines où l'on vous tend un verre sans façon, des tables dressées sous les treilles, des vignerons qui parlent de leurs parcelles comme d'enfants un peu difficiles. Ce texte n'est pas un guide d'œnologie. C'est le carnet d'une gourmande qui a passé quelques jours à goûter, à déjeuner, à se tromper, et à aimer ça.

Une ville posée au pied d'un mur de neige

Il faut d'abord comprendre où l'on met les pieds. Mendoza est une ville plate, quadrillée, plantée d'arbres, sillonnée de petits canaux d'irrigation, les acequias, qui bordent les trottoirs et qu'on enjambe cent fois par jour. À l'ouest, toujours, la cordillère des Andes. Une paroi de roche et de neige qui ferme l'horizon et qui, je l'ai appris sur place, explique à peu près tout du vin qu'on boit ici.

Car le secret de Mendoza tient en un mot : l'altitude. On cultive la vigne entre huit cents et mille cinq cents mètres, parfois plus haut encore. Le jour, le soleil tape franc ; la nuit, l'air descend des sommets et rafraîchit tout. Cet écart de température, on m'a répété le mot « amplitude » avec une révérence que j'ai fini par partager, donne des raisins à la peau épaisse, concentrés, qui gardent de l'acidité. Voilà pour la théorie. Pour le reste, il fallait goûter.

Petit détail d'organisation, parce qu'il pèse lourd : on ne visite pas la route des vins de Mendoza sur un coup de tête. Les bodegas, presque toutes, se visitent sur réservation. J'ai appris ça à mes dépens, plantée devant un portail fermé, à agiter la main vers une caméra qui ne me répondait pas. Réservez. La veille au minimum, souvent plusieurs jours avant pour les domaines courus et pour le déjeuner.

Rangs de vignes de Mendoza au pied de la cordillère des Andes enneigée, en fin d'après-midi
Fin d'après-midi sur les vignes de Luján de Cuyo, la lumière tombe, la cordillère vire au rose, et personne ne parle plus.

Le malbec, ce cépage qui a changé de pays

Impossible de parler de Mendoza sans parler du malbec. C'est le cépage roi, l'emblème, la fierté nationale servie dans un verre. Ce que j'ignorais, et qu'un vigneron de Luján de Cuyo m'a raconté avec un plaisir manifeste, c'est que le malbec vient de France, du Sud-Ouest, où il faisait grise mine. Transplanté ici au XIXᵉ siècle, il a trouvé son terroir, sa lumière, son altitude. Il est devenu argentin. Une histoire d'exil réussi, en somme.

Dans le verre, ça donne quoi ? Je vais essayer de le dire à ma façon, celle d'une non-experte. Une couleur profonde, presque encre. Un fruit noir généreux, quelque chose de rond, de chaleureux, qui remplit la bouche sans agresser. Les tanins sont là mais souples, c'est un vin qui vous prend par l'épaule plutôt que par le col. J'ai bu des malbecs de tous les âges et de tous les prix, et le seul verdict honnête que je puisse rendre, c'est celui-ci : j'ai eu du mal à en trouver un mauvais.

Mais Mendoza ne se résume pas au malbec, et ce serait dommage de le croire. J'ai découvert de très beaux cabernet sauvignon, plus fermes, plus droits, taillés pour la garde. Et surtout, surprise de mon voyage, des chardonnay de haute altitude, tendus, minéraux, avec une fraîcheur qu'on n'attend pas d'un pays de soleil. Le premier que j'ai goûté m'a fait lever un sourcil. Le deuxième, j'en ai racheté une bouteille.

Je suis entrée dans ces domaines en touriste qui aime bien boire. J'en suis ressortie sans être devenue connaisseuse, mais avec l'envie, ça oui, de comprendre pourquoi un verre peut à ce point ressembler à un paysage.Juliette Fauvel

Trois territoires, trois façons de boire

Ce qu'on appelle « la route des vins » n'est pas une route unique mais trois zones bien distinctes, chacune avec son caractère. J'ai eu la chance de les parcourir toutes les trois, à des rythmes différents, et je vous les résume ici comme je les ai vécues, sans hiérarchie, parce que le classement, très peu pour moi.

Maipú, à portée de guidon

Maipú, c'est la zone la plus proche, la plus facile, celle qu'on fait volontiers à vélo. On loue un deux-roues cabossé le matin, on suit une petite route bordée de peupliers, et l'on passe d'un domaine familial à une fabrique d'huile d'olive, puis à une bodega centenaire aux tonneaux poussiéreux. L'ambiance est champêtre, un peu bricolée, terriblement attachante. J'ai pédalé là un après-midi entier, chapeau de paille vissé sur la tête, et je garde de Maipú le souvenir d'un endroit sans façons où l'on goûte au verre, accoudé au comptoir, en discutant avec la fille du propriétaire.

Un mot d'honnêteté, tout de même : vélo et dégustations, le mélange est joyeux mais traître. J'ai vu des cyclistes rentrer en zigzag. Espacez les verres, buvez de l'eau, mangez quelque chose. Personne n'a jamais raté sa journée en crachant le vin dans le seau prévu à cet effet, j'ai mis trois domaines à oser le faire, par une timidité idiote, et ça change tout.

Luján de Cuyo, le berceau

Luján de Cuyo se prend plus au sérieux, et pour cause : c'est ici qu'est né le malbec argentin moderne, sur des terres d'altitude qui ont fait sa renommée. Les domaines sont plus grands, les chais plus impressionnants, l'accueil plus rodé. On y sent une forme de noblesse tranquille. C'est là que j'ai fait ma plus belle dégustation, dans une salle voûtée, guidée par un homme qui parlait de ses vieilles vignes avec une tendresse qui m'a émue. Il ne cherchait pas à m'impressionner. Il partageait. Nuance essentielle.

Valle de Uco, le grand large

Et puis il y a le Valle de Uco, plus loin, plus haut, plus spectaculaire. Une heure et demie de route depuis la ville, et le paysage change du tout au tout, de vastes plateaux, la cordillère qui semble à portée de main, une lumière de bout du monde. C'est la zone à la mode, celle des architectures modernes et des domaines qui posent pour les magazines. J'aurais pu trouver ça prétentieux. J'ai trouvé ça sublime. Le déjeuner que j'y ai pris, face aux Andes, avec un verre de chardonnay frais et une viande fondante, restera l'un de mes plus beaux repas de voyage. Tous pays confondus.

ZoneStyleDistance de MendozaAmbiance
MaipúDomaines familiaux, malbec accessible, huiles d'olive~15 à 20 kmChampêtre, décontractée, parfaite à vélo
Luján de CuyoBerceau du malbec, grandes maisons, vins de garde~20 à 25 kmNoble, soignée, dégustations guidées
Valle de UcoHaute altitude, chardonnay tendu, architectures modernes~80 à 100 km (1h30)Spectaculaire, contemplative, face à la cordillère

Déjeuner au domaine : le vrai moment

Si je devais ne garder qu'un conseil de tout ce voyage, ce serait celui-ci : réservez au moins un déjeuner au domaine. Pas la dégustation express au comptoir, le vrai repas, à table, plusieurs plats, chaque vin choisi pour accompagner une assiette. C'est là que la magie opère, que le vin cesse d'être un objet d'analyse pour redevenir ce qu'il est : un compagnon de table.

Le mien s'est tenu sur une terrasse du Valle de Uco, sous un auvent qui grinçait dans le vent. On m'a servi des empanadas dorées, puis une viande grillée comme seuls les Argentins savent les faire, le fameux asado argentin, cette religion nationale du feu et de la patience. Chaque plat arrivait avec son verre, et la sommelière, une jeune femme aux mains couvertes de bagues, expliquait ses accords avec une simplicité désarmante. Pas de jargon. Juste : « celui-ci, avec la viande, vous verrez. » J'ai vu. J'ai surtout goûté, et j'ai compris pourquoi on parle ici d'art de vivre plutôt que de dégustation.

C'est aussi à table qu'on rencontre les gens, ce qui reste, pour moi, le cœur de tout voyage. Mes voisins ce jour-là étaient un couple de retraités de Buenos Aires venu fêter je ne sais quel anniversaire, et un jeune vigneron de passage. On a fini par pousser les tables ensemble. Je ne me souviens plus précisément de ce que nous avons bu. Je me souviens parfaitement du rire.

Table dressée sous une treille dans un domaine viticole de Mendoza, verres de vin rouge et plats
Le déjeuner au domaine : là où le vin arrête d'être une matière à commenter pour redevenir un plaisir à partager.

Comment s'organiser sans y laisser son permis

Parlons pratique, parce que la route des vins pose une question toute bête : qui conduit ? Vous allez boire, modérément, on l'espère, mais boire quand même. Prendre le volant entre deux bodegas est une très mauvaise idée, sur des routes qu'on connaît mal, dans un pays qui ne plaisante pas plus que le nôtre avec l'alcool au volant. Voici les trois options que j'ai testées ou vues faire.

Le vélo, d'abord, pour Maipú et Maipú seulement. C'est charmant, bon marché, et ça résout la question de la conduite, encore faut-il pédaler droit. Réservé aux zones proches et aux journées sans excès. Le chauffeur privé, ensuite : plus cher, mais quel confort. On se laisse conduire d'un domaine à l'autre, on somnole entre deux, on ne s'occupe de rien. C'est la formule que je recommanderais à qui veut vraiment lâcher prise. Le tour organisé, enfin, en petit groupe : un guide, un minibus, un itinéraire ficelé et les réservations déjà faites à votre place. Idéal quand on ne veut pas se casser la tête, et souvent le meilleur rapport tranquillité-prix pour rejoindre le Valle de Uco, plus lointain.

Quelle que soit la formule, prévoyez la question du retour avant d'ouvrir la première bouteille. On boit avec modération, on désigne un conducteur sobre ou l'on confie sa journée à quelqu'un dont c'est le métier. Ce n'est pas une leçon de morale, c'est du bon sens, et c'est aussi ce qui vous permet de profiter du dernier verre sans arrière-pensée. Je ne suis pas là pour vous faire la leçon ; je suis là pour que vous rentriez bien.

Deux ou trois domaines par jour, pas davantage. J'ai voulu en caser quatre le premier jour et je me suis retrouvée le palais fatigué, incapable de distinguer un vin d'un autre, à hocher la tête d'un air entendu devant des verres qui se ressemblaient tous. La modération vaut aussi pour la gourmandise : mieux vaut trois belles rencontres qu'un défilé pressé.

Quelques repères avant de partir

La meilleure saison ? On m'a dit du bien de l'automne austral, mars, avril, quand les vendanges battent leur plein et que les vignes rougeoient. J'y étais au printemps, en novembre, et je n'ai rien eu à regretter : les journées étaient douces, les treilles vertes, la cordillère encore blanche. Évitez peut-être le cœur de l'été, où la chaleur peut être écrasante en milieu de journée.

Réservez, je le redis parce que c'est le conseil qui m'aurait épargné le plus de déconvenues. Les visites, les dégustations et surtout les déjeuners se planifient. Beaucoup de domaines n'ouvrent leurs portes qu'aux visiteurs annoncés, et les tables des meilleurs restaurants de bodega se remplissent des semaines à l'avance. Un peu d'anticipation, et la route des vins déroule alors tout son charme.

Pour finir, si Mendoza vous tente au-delà du seul vin, sachez que la ville et sa région ont bien d'autres choses à offrir, j'en parle ailleurs, dans mon carnet sur Mendoza et les Andes. Et si vous voulez comprendre d'où vient cette passion argentine pour la bouteille, avant même de faire vos valises, allez lire ce que j'ai écrit sur les vins d'Argentine et le malbec. Moi, je n'en suis toujours pas experte. Mais je crois avoir compris l'essentiel : ici, le vin n'est pas un savoir. C'est une manière d'être à table, ensemble, face aux montagnes. Et ça, ça se déguste sans diplôme.

Teste-toi

Quel cépage est devenu l'emblème de Mendoza après avoir quitté le Sud-Ouest de la France ?

Questions fréquentes

Oui, presque toujours. La plupart des domaines n'accueillent que les visiteurs annoncés, et les déjeuners au domaine se réservent souvent plusieurs jours à l'avance.

À Maipú, oui : c'est la zone la plus proche et la plus plate, idéale à vélo. Pour Luján de Cuyo et surtout le Valle de Uco, plus lointain, mieux vaut un chauffeur ou un tour organisé.

Trois options : le vélo pour les courtes distances, le chauffeur privé pour le confort, ou le tour organisé en petit groupe. On prévoit toujours le retour avant de goûter, et on boit avec modération.

L'automne austral (mars-avril), pendant les vendanges, est réputé. Le printemps reste très agréable et doux ; on évite plutôt le cœur de l'été, souvent écrasant en milieu de journée.