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Les vins d'Argentine : le malbec et au-delà

IMG hero (Nano Banana) : verre de malbec et vignoble d'altitude au pied des Andes, lumière chaude

En bref

La première fois que j'ai vraiment goûté un malbec argentin, ce n'était pas dans une bodega ni au bout d'une dégustation savante. C'était sur une table en plastique, à la nuit tombée, quelque part entre deux étapes, avec un verre dépareillé et un morceau de viande qui grésillait encore. Et j'ai eu cette pensée un peu bête : « Ah, d'accord. C'est donc ça. » Voilà comment on tombe amoureux d'un vin, rarement par la théorie, souvent par accident.

Je le dis tout de suite pour qu'on soit d'accord, vous et moi : je ne suis pas œnologue. Je ne fais pas tourner le vin dans le verre en fronçant les sourcils, je ne devine pas l'année au nez, et si vous me demandez la différence entre deux millésimes, je vais probablement inventer quelque chose de plausible avant de changer de sujet. Ce que je sais du vin argentin, je l'ai appris de travers, en buvant, en posant des questions idiotes à des gens patients, et en me trompant beaucoup. C'est peut-être la pire des méthodes. C'est aussi la seule que je connaisse.

Alors si vous cherchez une notation sur cent points et un vocabulaire de compétition, ce n'est pas ici. Ce que je peux vous offrir, en revanche, c'est une carte à peu près honnête de ce qui se boit dans ce pays immense, et une bonne raison de ne pas s'arrêter au premier malbec venu.

Le malbec, ce cépage qui a changé de pays

Commençons par la vedette, puisqu'il faut bien. Le malbec, tout le monde connaît son nom, même ceux qui n'ont jamais mis les pieds en Amérique du Sud. Ce qu'on sait moins, c'est que ce cépage n'est pas né ici. Il vient du sud-ouest de la France, de Cahors surtout, où il végétait gentiment sans faire parler de lui. Il a fallu qu'il traverse l'Atlantique, qu'il s'installe au pied des Andes, pour devenir la star qu'il est aujourd'hui. Une histoire d'émigration réussie, en somme. Le genre qui donne le sourire.

Sous le soleil argentin et à l'altitude qui va bien, le malbec devient autre chose. Plus sombre, plus généreux, avec ces notes de fruits noirs et parfois une pointe florale, la violette, qu'on m'a soufflée un jour et que j'ai depuis répétée à qui veut l'entendre comme si je l'avais trouvée toute seule. Il y a des malbecs souples, faciles, qu'on descend sans réfléchir un mardi soir. Et il y en a d'autres, patients, complexes, qui vous demandent de vous asseoir et de leur accorder un peu d'attention. Les deux sont légitimes. Je refuse qu'on me fasse croire le contraire.

Ce qui m'a frappée, à force, c'est qu'il n'y a pas UN malbec argentin. Il y en a mille. Celui de la plaine n'a rien à voir avec celui des hauteurs, celui d'un jeune producteur bricoleur ne ressemble pas à celui d'une grande maison. Et parmi les grandes maisons, on cite souvent Catena, une famille qui a beaucoup fait pour montrer que le malbec d'altitude pouvait jouer dans la cour des grands. Ce n'est pas de la publicité, c'est juste un fait qu'on finit par entendre partout, à force de traîner autour des vignes.

L'altitude, ce secret qui n'en est pas un

S'il y a une chose que j'ai comprise en Argentine, c'est que le vin ici se pense en mètres d'altitude autant qu'en cépages. C'est déroutant au début. On parle de vignes plantées à mille mètres, à mille cinq cents, parfois beaucoup plus haut encore dans le Nord-Ouest. Et cette histoire d'altitude, ce n'est pas un détail folklorique pour étiquette prétentieuse. Ça change tout.

Là-haut, les journées cognent de soleil et les nuits tombent froides, très froides. Cet écart, le fameux jour-nuit dont les vignerons parlent avec des yeux qui brillent, permet au raisin de mûrir tranquillement en gardant sa fraîcheur, son acidité, sa vivacité. Résultat, des vins qui ont à la fois du corps et de la tension, de la puissance sans la lourdeur. Enfin, quand tout se passe bien. La nature reste la nature, et j'ai croisé assez de vignerons qui lèvent les yeux au ciel en parlant de la grêle pour ne pas romancer l'affaire.

Ajoutez à ça l'eau des Andes, cette eau de fonte qui descend des sommets et qu'on canalise depuis des générations dans un pays où il ne pleut presque jamais du côté des vignes. Un terroir andin, une viticulture de désert irrigué, une lumière qui n'existe nulle part ailleurs. Voilà pourquoi l'Argentine est aujourd'hui l'un des grands producteurs de vin de la planète, et pas seulement en quantité. Ça, franchement, ça se ressent dans le verre.

Rangs de vignes au pied des Andes enneigées, lumière de fin d apres-midi
Les rangs s alignent, les Andes ferment l horizon, et on comprend d un coup pourquoi on parle d altitude.
Verre de malbec pose sur une table de bodega, robe sombre et profonde
Le malbec dans son verre : sombre, presque opaque. On sait déjà qu on va rester un moment.

Au-delà de Mendoza : le pays est plus grand que sa carte postale

Quand on dit vin argentin, on pense Mendoza, forcément. Et Mendoza le mérite : c'est le cœur, la locomotive, la région où tout converge, avec le Valle de Uco qui monte en gamme et fait tourner la tête des amateurs. Si c'est la visite qui vous intéresse, les bodegas, les dégustations, le vélo entre les rangs et le déjeuner qui dure trois heures, je vous renvoie sans détour vers la route des vins de Mendoza, parce que c'est une expérience à part entière et qu'elle mérite mieux qu'un paragraphe. Pour situer la région dans son décor de montagnes, il y a aussi Mendoza et les Andes.

Mais réduire le vin argentin à Mendoza, ce serait comme réduire la France à une seule région. Le pays s'étire sur des milliers de kilomètres, du tropique au bout du monde, et la vigne le suit. C'est ça que je trouve grisant : à peine on croit avoir fait le tour, une autre région surgit avec ses cépages, ses altitudes, ses manies. Voici, très simplement, comment je me repère.

RégionCépages pharesCe qu on y trouve
Mendoza & Valle de UcoMalbec, cabernet franc, chardonnayLe cœur du pays viticole ; des malbecs profonds et des blancs d altitude qui montent en finesse
Cafayate / SaltaTorrontés, malbecVignes parmi les plus hautes du monde ; le torrontés blanc, parfumé et vif, presque une surprise
Patagonie (Río Negro, Neuquén)Pinot noir, malbec, merlotLe froid, le vent, une élégance plus tendue ; le pinot noir y trouve un terrain à sa mesure

Cafayate et le torrontés, la gifle parfumée du Nord-Ouest

Si je devais convaincre quelqu'un qu'il existe un vin argentin au-delà du rouge, je l'emmènerais boire un torrontés à Cafayate. Ce blanc-là, on ne l'oublie pas. Il vous arrive au nez avec une explosion florale, des fruits blancs, quelque chose de presque parfumé, au point qu'on croit qu'il va être sucré. Et puis en bouche, non : c'est sec, frais, vif comme l'air de la montagne. Ce décalage entre ce que le nez promet et ce que la bouche livre, je le trouve terriblement séduisant. Un peu comme ces gens qui ont l'air impressionnants et qui se révèlent d'une drôlerie irrésistible.

Cafayate se trouve dans la province de Salta, au nord, dans des paysages de canyons rouges et de lumière minérale qui n'ont rien à voir avec Mendoza. Les vignes y grimpent à des altitudes qui donnent le vertige rien qu'à les évoquer. Si le Nord-Ouest vous tente pour de vrai, allez voir du côté de Salta et Cafayate ; c'est un de ces coins où le vin n'est qu'une partie de l'histoire, le reste étant fait de couleurs et de silence.

La Patagonie, le vin qui vient du froid

Puis il y a la Patagonie, tout en bas, là où le vent finit par vous entrer dans les os. On n'imagine pas forcément de la vigne dans ces contrées balayées, et pourtant. Du côté de Río Negro et de Neuquén, le climat plus frais donne des vins d'une autre nature, plus tendus, plus élégants, avec une finesse que je serais bien en peine de définir mais que je reconnais quand elle est là. C'est ici, surtout, que le pinot noir tire son épingle du jeu, ce cépage capricieux qui refuse la chaleur et qu'on ne réussit qu'au prix de mille précautions.

J'ai un faible assumé pour ces vins du sud. Peut-être parce qu'ils vont à contre-courant de l'image robuste qu'on colle à l'Argentine. Peut-être juste parce que je suis contrariante. Un peu des deux, sans doute.

Le vin argentin, ce n est pas une bouteille. C est un pays entier qu on essaie de faire tenir dans un verre, et qui déborde toujours un peu.Juliette Fauvel

Et tous les autres, qu on oublie toujours

À force de parler malbec et torrontés, on finirait par croire que le reste n'existe pas. Ce serait injuste. Le cabernet sauvignon est bien présent, solide, parfois superbe. Le cabernet franc, lui, monte doucement en puissance et je crois qu'on n'a pas fini d'en entendre parler, j'en ai goûté quelques-uns qui m'ont fait taire, ce qui n'est pas rien. Côté blancs, au-delà du torrontés, le chardonnay se plaît beaucoup en altitude et donne des choses vives et droites, loin des versions grasses qu'on croise ailleurs.

Il y a aussi San Juan, cette région voisine de Mendoza dont on parle moins et qui travaille dur, avec des vins parfois plus chaleureux, plus solaires. On n'en fait pas des cartes postales, mais on y trouve des bouteilles honnêtes et généreuses qui ne demandent qu'à être découvertes. J'aime bien ces régions de l'ombre. Elles ont quelque chose à prouver, et ça se sent.

Le point commun de tout ça, c'est la variété. On peut passer des semaines à boire argentin sans jamais deux fois la même chose. Pour quelqu'un comme moi, qui se lasse vite et s'ennuie facilement, c'est une aubaine. Le seul vrai danger, c'est de croire qu'on a fait le tour. On n'a jamais fait le tour.

Le vin et l asado, une histoire d amour évidente

On ne peut pas parler de vin argentin sans parler de ce avec quoi on le boit. Et en Argentine, la réponse est presque toujours la même : la viande. L'asado, ce grand rituel du feu et de la patience, appelle le rouge comme la nuit appelle le jour. Un malbec généreux face à une côte de bœuf qui a pris son temps sur les braises, c'est une de ces évidences qu'on n'a pas besoin d'expliquer. On comprend en une bouchée, une gorgée. Le corps du vin répond au gras de la viande, et tout est dit.

Je ne vais pas vous faire un cours d'accords, ce serait malhonnête de ma part. Mais si vous voulez comprendre pourquoi le vin argentin est ce qu'il est, il faut le boire à sa place, c'est-à-dire à table, autour d'un feu, avec des gens qui parlent fort et rient plus fort encore. Le rituel de la viande, je l'ai raconté ailleurs, et si le sujet vous met en appétit, filez du côté de l asado argentin, c'est là que le vin trouve tout son sens.

Un mot, quand même, parce qu'il le faut. Tout ça se savoure, ça ne se descend pas. Le vin argentin est fait pour ralentir, pas pour aller vite. On boit avec modération, on prend son temps, et c'est justement dans ce temps-là que se cache tout le plaisir. Je le dis sans lever le doigt : c'est simplement plus agréable ainsi.

Table d asado avec viande grillee et verres de vin rouge, ambiance conviviale du soir
La viande, le feu, le rouge dans les verres. Il n y a rien à ajouter, sinon de rester encore un peu.

Par où commencer, quand on ne connaît rien

Alors, on fait quoi de tout ça ? Si vous débarquez sans repères, je vous dirais simplement : ne cherchez pas à tout comprendre. Prenez un malbec, n'importe lequel ou presque, buvez-le sans notes ni fiche technique, et voyez ce que ça vous fait. Puis prenez un torrontés, pour la surprise. Puis un pinot de Patagonie, pour la nuance. Vous aurez, en trois verres, une idée plus juste du pays que dans n'importe quel manuel, celui-ci compris.

Ce que j'aime dans le vin argentin, au fond, ce n'est pas sa technique ni ses médailles. C'est qu'il raconte un endroit. Les Andes, l'altitude, le soleil dur, le vent, l'eau de fonte, les tables qui ne finissent pas. On boit un paysage autant qu'un cépage. Et si un jour vous vous retrouvez, comme moi, sur une table en plastique avec un verre dépareillé et un morceau de viande qui grésille, faites-moi confiance : ne posez pas de questions savantes. Buvez, regardez la nuit, et laissez le pays faire le reste. Il s'en sort très bien tout seul.

Teste-toi

Quel cépage blanc parfumé fait la réputation de la région de Cafayate, dans le Nord-Ouest argentin ?

Questions fréquentes

Le malbec est originaire du sud-ouest de la France, notamment de Cahors. Installé au pied des Andes, il est devenu le cépage emblématique de l'Argentine.

Beaucoup de vignes sont plantées à haute altitude, jusqu'à des sommets vertigineux à Cafayate. L'écart entre jours chauds et nuits froides donne des vins à la fois puissants et frais.

Cafayate et Salta au nord pour le torrontés, la Patagonie (Río Negro, Neuquén) pour le pinot noir, et San Juan, voisine plus discrète de Mendoza.

Un malbec généreux accompagne très bien la viande grillée de l'asado : son corps répond au gras de la viande. À savourer avec modération, en prenant son temps.