
Nature & trek · Récit & guide
La montée à la Laguna de los Tres : la randonnée emblématique du Fitz Roy
En bref
- Une randonnée aller-retour d'environ 20 à 25 km depuis El Chaltén, avec 750 à 1000 m de dénivelé, à faire dans la journée.
- L'essentiel de la difficulté tient au dernier kilomètre, très raide, dans la caillasse au-dessus de Río Blanco.
- Partir tôt maximise les chances d'avoir le Fitz Roy dégagé et la lumière du lever du jour, avant le vent de l'après-midi.
- Au sommet, la Laguna de los Tres turquoise au pied de la paroi, et la Laguna Sucia en contrebas pour ceux qui poussent un peu plus loin.
La première fois que je suis monté à la Laguna de los Tres, j'ai raté le lever du jour de vingt minutes. Vingt minutes, sur une marche qui en réclame cinq ou six, ça paraît dérisoire. Sauf que ces vingt minutes-là, elles se jouent sur le dernier kilomètre, celui qui grimpe droit dans la caillasse, et que ce jour-là le Fitz Roy s'était déjà rhabillé de nuages quand j'ai posé le pied sur le mirador. Depuis, j'y suis retourné plusieurs fois. J'ai appris à partir plus tôt, à me méfier de mes mollets et à ne jamais faire confiance au ciel patagon.
Cette randonnée, c'est celle que tout le monde vient chercher à El Chaltén. Le village s'est construit autour d'elle, ou presque. On l'appelle souvent « la montée au Fitz Roy », même si techniquement on ne monte pas au sommet, ça, c'est l'affaire des alpinistes et de leurs cordes. Nous, on vise le pied de la paroi, cette petite lagune turquoise coincée entre les tours de granit, à un peu plus de mille cent mètres d'altitude. Voici comment ça se passe, pas à pas, du premier café avalé dans le village jusqu'au moment où l'on s'assoit au bord de l'eau, les jambes en coton et le souffle court.
Le départ : El Chaltén, au petit matin
El Chaltén est un drôle de bourg. Posé au bout d'une route qui ne mène nulle part ailleurs, adossé à la montagne, il vit au rythme des marcheurs. On peut démarrer la randonnée depuis plusieurs points, mais le plus courant reste le sentier qui part du nord du village, à quelques centaines de mètres des dernières maisons. Pas besoin de voiture, pas besoin de navette : on sort de son hébergement, on remonte la rue, et le panneau du parc national Los Glaciares est là, avec sa petite pancarte réglementaire et son plan délavé.
Comptez, pour l'aller-retour, quelque chose comme vingt à vingt-cinq kilomètres selon l'endroit exact où vous logez et les crochets que vous ferez. Le dénivelé positif cumulé tourne autour de sept cent cinquante mètres à mille mètres, là encore, ça dépend des variantes. Ce ne sont pas des chiffres à retenir au mètre près. Ce qu'il faut comprendre, c'est que la journée est longue mais que la difficulté n'est pas répartie de façon égale. On marche, on marche, on marche presque à plat pendant des heures, et puis d'un coup, à la toute fin, la montagne vous présente l'addition.
Je pars tôt. Toujours. Pas par vertu sportive, je ne suis ni guide ni sportif de haut niveau, juste quelqu'un qui a fini par comprendre deux ou trois choses en se plantant. Partir tôt, c'est se donner une chance d'attraper la lumière du lever du jour sur le Fitz Roy, quand la paroi s'allume en rose puis en orange. C'est aussi devancer la foule, parce qu'en pleine saison, à dix heures, le sentier ressemble à une file d'attente. Et c'est prendre une marge sur la météo, qui a une fâcheuse tendance à se dégrader dans l'après-midi.
Les premières heures : montée douce, puis replat
Le sentier attaque par une bonne côte dès le début. C'est un peu traître : on démarre à froid, souvent dans la pénombre, et les cuisses réclament déjà. Cette première rampe grimpe dans un bois clairsemé, avec des marches taillées, des racines, des cailloux. Au bout d'une quarantaine de minutes, le temps varie selon votre allure,, on débouche sur le Mirador del Fitz Roy, un premier point de vue qui, par temps clair, offre déjà la silhouette du massif au loin. La première fois, je me souviens avoir cru que j'étais arrivé. J'étais à peu près au quart du chemin.
Ensuite, le terrain s'apaise. Le sentier ondule sur un plateau, traverse des zones humides sur des passerelles de bois, longe des tourbières. C'est un morceau que j'aime beaucoup, parce qu'on lève enfin le nez : le Fitz Roy et ses satellites, l'aiguille Poincenot, la Saint-Exupéry, se dressent devant vous et grossissent à chaque virage. Un embranchement mène à la Laguna Capri, un petit lac où l'on peut faire une pause au bord de l'eau avec la montagne en toile de fond. Beaucoup de gens y campent, d'ailleurs, c'est un des bivouacs autorisés du parc. Le détour vaut le coup, mais il rallonge un peu.

De la Laguna Capri, on continue à progresser à flanc, dans un paysage qui alterne bosquets de lengas rabougris et clairières balayées par le vent. Le vent, justement, se met souvent à souffler dès qu'on quitte l'abri des arbres. Rien de dramatique la plupart du temps, mais il faut savoir qu'en Patagonie il peut passer de la brise à la bourrasque en une demi-heure. J'ai appris à garder un coupe-vent accessible en haut du sac plutôt qu'au fond.
Poincenot et Río Blanco : le camp de base
Le sentier redescend légèrement pour rejoindre le fond de la vallée, où l'on trouve le camping de Poincenot et, tout près, le poste de Río Blanco, qui sert de base aux grimpeurs qui tentent le sommet. C'est un endroit paisible, sous les arbres, au bord de la rivière du même nom. Beaucoup de marcheurs y font une vraie pause avant l'assaut final. Moi, j'y mange un morceau, je remplis ma gourde, je regonfle un peu le moral. Parce que ce qui suit ne pardonne pas.
C'est ici que la randonnée bascule. Jusque-là, vous avez avalé la plus grande partie de la distance sans trop souffrir. Il vous reste maintenant le dernier kilomètre, peut-être un kilomètre et demi,, et c'est lui qui contient l'essentiel du dénivelé restant. On parle de plusieurs centaines de mètres à gagner sur une distance ridiculement courte. Faites le calcul : ça ne peut être que raide.
| Segment | Distance / temps approx. | Ce qu'on voit |
|---|---|---|
| El Chaltén → Mirador del Fitz Roy | ~2 km / 40 min à 1 h | Montée d'entrée dans le bois, premier panorama sur le massif |
| Mirador → Laguna Capri | ~2 km / 40 min | Replat, tourbières, lac miroir et bivouac au pied du Fitz Roy |
| Laguna Capri → Poincenot / Río Blanco | ~5-6 km / 1 h 30 à 2 h | Progression à flanc, camping sous les arbres, rivière |
| Río Blanco → Laguna de los Tres | ~1 à 1,5 km / 1 h à 1 h 30 | La montée raide dans la caillasse, puis la lagune turquoise |
Ces durées sont indicatives. Un marcheur entraîné avale l'aller en trois heures et demie, un autre mettra six heures avec les pauses photo et le pique-nique. Il n'y a pas de bonne vitesse. La seule règle que je me fixe, c'est de garder de la marge pour le retour, parce que redescendre le dernier tronçon quand on a les jambes cuites, ce n'est pas anodin.
Le dernier kilomètre : le mur
On l'appelle « la montée raide », et pour une fois le surnom ne ment pas. À la sortie de Río Blanco, on traverse la rivière et on attaque de front une pente qui grimpe dans un chaos de blocs et de moraine. Par endroits, ce sont de vraies marches naturelles, hautes, qu'on enjambe une par une ; ailleurs, c'est du caillou roulant où le pied glisse. Il n'y a pas de difficulté technique au sens strict, pas besoin de mains la plupart du temps, mais le cardio prend cher et les cuisses aussi.
Ma technique, si tant est que ce soit une technique : je ralentis. Beaucoup. Petits pas, souffle régulier, et je m'interdis de compter les mètres restants. Je vois régulièrement des gens partir trop vite sur cette section, s'arrêter tous les vingt mètres, main sur le genou, le regard vitreux. Le piège, c'est que d'en bas on ne voit pas la lagune : elle est cachée derrière la crête, ce qui donne l'impression désagréable que la montée ne finit jamais. On monte vers un rebord qui semble être le sommet, et une fois dessus il y en a un autre. Puis un autre.
La lagune ne se montre qu'au tout dernier moment. On croit être arrivé trois fois avant de l'être vraiment, et quand elle apparaît enfin, on oublie d'un coup ses mollets.Mathieu Estève
Un mot sur les conditions : ce dernier tronçon peut être verglacé ou enneigé aux intersaisons, tôt le matin, ou tout simplement mouillé et glissant sous la pluie. Je ne vais pas vous faire la liste de ce qu'il faut emporter, je ne suis pas là pour ça, et chacun connaît son corps et sa tolérance mieux que moi. Je dis juste ce que j'ai constaté : le jour où je me suis retrouvé sur des plaques gelées avec de mauvaises semelles, j'ai redescendu ce passage sur les fesses par endroits, et je n'étais pas le seul.
En haut : la Laguna de los Tres
Et puis d'un coup, le rebord s'ouvre. La Laguna de los Tres s'étale devant vous, cette eau d'un turquoise laiteux, presque irréel, alimentée par les glaciers suspendus. Et derrière, elle : la paroi du Fitz Roy qui monte d'un seul jet, verticale, avec ses tours de granit qui accrochent la lumière. La première fois que je l'ai vraiment vue dégagée, je me suis assis sans dire un mot. Ce n'est pas de l'emphase. Il y a des endroits qui coupent le bavardage, et celui-là en fait partie.

On peut rester là un moment, se caler derrière un rocher pour couper le vent, sortir le casse-croûte. Les gens s'égaillent le long de la rive, cherchent leur cadre photo, tentent le bain de pieds glacé pour la légende. Je conseille de prendre le temps, si la météo le permet, parce que la lumière change vite et que le massif se voile et se dévoile au gré des nuages. J'ai vu le Fitz Roy disparaître complètement en dix minutes, puis réapparaître pour deux, comme s'il jouait.
La Laguna Sucia, en contrebas
Si vous en avez encore sous le pied, remontez sur la petite crête à droite de la lagune principale, en direction du sud. De là, on plonge sur la Laguna Sucia, un second lac blotti bien plus bas dans une cuvette, au pied des cascades qui dégringolent des glaciers. C'est un point de vue que beaucoup ratent parce qu'ils l'ignorent, ou parce que les jambes ne suivent plus. Le crochet est court, quelques minutes, et le contraste entre les deux lagunes vaut vraiment le détour. La Sucia est plus sombre, plus sauvage ; on la surplombe alors qu'on est au ras de l'autre.
Le vent, la météo, et ce à quoi il faut s'attendre
Parlons franchement du temps. La Patagonie australe a une réputation, et elle est méritée. Il n'est pas rare de faire les quatre saisons dans une même journée : grand soleil au départ, grêle à mi-parcours, ciel de plomb en haut, puis à nouveau du bleu pour le retour. Le vent est le facteur numéro un. Sur le plateau et surtout sur le mirador final, il peut être franchement musclé, au point de vous déséquilibrer si vous ne faites pas attention près du bord.
Ça a une conséquence directe sur la stratégie : le Fitz Roy est souvent dans les nuages. Beaucoup de gens montent et ne le voient jamais dégagé. C'est la loterie. Mes meilleures sorties, je les dois à des départs très matinaux, parce que statistiquement les matins sont plus souvent clairs et calmes que les après-midi. Rien de garanti, j'ai aussi connu des matins bouchés et des après-midi splendides. Mais si je devais parier, je parierais sur le petit matin. Pour le lever du jour et pour la fenêtre de calme.
Sur la question de la meilleure période, je renvoie à ce que j'ai détaillé ailleurs sur quand partir en Patagonie ; en gros, l'été austral, de novembre à mars, concentre l'essentiel de la fréquentation et des conditions praticables, avec toutes les nuances que ça implique.
Difficile ou pas ? Franchement
On me demande souvent si c'est « dur ». Ma réponse ne satisfait personne : ça dépend. La randonnée n'a rien de technique. Le sentier est large, balisé, très fréquenté ; on ne se perd pas. Il n'y a pas de passage exposé où l'on risque le vide, pas de gué dangereux dans des conditions normales. En ce sens, c'est accessible à beaucoup de monde, y compris à des marcheurs occasionnels.
Mais la longueur et le dernier kilomètre en font une vraie journée de montagne. Vingt kilomètres et plus, sept cent cinquante à mille mètres de dénivelé, ça se sent dans les jambes le lendemain, croyez-moi. J'ai vu des gens très en forme galérer parce qu'ils avaient sous-estimé la distance, et des randonneurs tranquilles arriver frais parce qu'ils avaient géré leur allure. La différence, elle se joue là : dans la gestion, pas dans la performance. Partez à votre rythme, faites vos pauses, mangez, buvez, et gardez de l'énergie pour la descente qui, sur le dernier tronçon raide, sollicite les genoux autant que la montée sollicite le souffle.
Les variantes, si vous avez plusieurs jours
El Chaltén ne se résume pas à la Laguna de los Tres, même si c'est le morceau de bravoure. Si vous restez quelques jours, deux autres itinéraires méritent le détour. Le premier mène à la Laguna Torre, au pied du Cerro Torre, cette flèche de granit encore plus effilée que le Fitz Roy, souvent coiffée de son fameux champignon de glace. La marche y est plus roulante, moins raide, un excellent choix pour un jour où la météo est incertaine ou pour se dégourdir avant ou après la grosse journée.
Le second, plus confidentiel, c'est le Loma del Pliegue Tumbado. Là, on grimpe régulièrement pendant des heures jusqu'à un belvédère qui embrasse d'un seul regard le Fitz Roy, le Cerro Torre et les lagunes en enfilade. C'est plus long, plus exigeant en dénivelé continu, et beaucoup moins fréquenté. Le jour où je l'ai fait, j'ai croisé une poignée de personnes en une journée entière. Le panorama, quand le ciel est dégagé, est peut-être le plus complet de tout le secteur.
Pour situer tout ça dans l'ensemble du village et de son massif, j'ai écrit une vue d'ensemble sur El Chaltén et le Fitz Roy, et la Laguna de los Tres s'inscrit plus largement dans un trek en Patagonie qu'on peut étirer sur plusieurs jours selon l'envie et les jambes.
Mes ratages, pour vous éviter les vôtres
Je disais en ouverture que j'avais loupé mon premier lever de soleil. Ce n'est pas le seul faux pas que j'ai commis sur cette marche, alors autant en faire profiter. La première fois, donc, je suis parti trop tard en pensant que « ça allait le faire ». Résultat : lumière plate en haut et Fitz Roy sous une couette de nuages. La deuxième fois, j'ai voulu compenser en partant de nuit, mais j'avais négligé la frontale, et j'ai passé la première côte à tâtonner en éclairant avec mon téléphone. Pas malin.
Une autre fois, j'ai attaqué le dernier kilomètre à toute vitesse parce que j'avais froid et que je voulais en finir. J'ai explosé aux trois quarts, obligé de m'arrêter tous les cinquante mètres pendant que des gens partis plus doucement me doublaient sans effort apparent. La leçon, à chaque fois, c'est la même : sur cette montée, la patience bat la vitesse. On ne gagne rien à forcer, et on perd beaucoup à s'épuiser trop tôt.
Dernier détail que j'ai fini par intégrer : la descente. On a tendance à croire que le plus dur est fait une fois qu'on a atteint la lagune. Sauf que redescendre le mur de caillasse avec des jambes fatiguées demande de l'attention, surtout si le sol est humide. J'ai vu plus de chevilles se tordre à la descente qu'à la montée. Donc je prends mon temps, je pose bien les pieds, et je me garde une réserve pour ce moment-là.
Ce qu'on ramène de là-haut
La Laguna de los Tres, ce n'est pas une performance à cocher. C'est une longue journée de marche qui se mérite au dernier kilomètre et qui, si le ciel est de votre côté, vous offre une des plus belles claques visuelles que je connaisse. On redescend cassé, souvent trempé, parfois bredouille si les nuages n'ont rien lâché. Et pourtant, chaque fois que je repense à El Chaltén, c'est cette montée que je revois en premier : le froid du départ, le plateau qui s'ouvre, le mur qui n'en finit pas, et cette eau turquoise au pied d'une paroi qui monte droit vers le ciel.
Si vous n'avez qu'une randonnée à faire dans le secteur, c'est celle-là. Partez tôt, allez lentement, mangez plus que vous ne croyez avoir besoin, et acceptez de ne rien maîtriser du temps qu'il fera. La montagne décidera. Vous, vous n'avez qu'à mettre un pied devant l'autre, et lever les yeux au bon moment.
Teste-toi
Où se concentre l'essentiel de la difficulté de la montée à la Laguna de los Tres ?
Questions fréquentes
Comptez une journée complète : selon l'allure et les pauses, l'aller demande de l'ordre de 3 h 30 à 6 h, autant prévoir large pour l'aller-retour depuis El Chaltén.
Elle n'a rien de technique et le sentier est bien balisé, mais la distance (20 à 25 km A/R) et le dernier kilomètre très raide en font une vraie journée de montagne. La gestion de l'allure compte plus que la forme physique pure.
C'est ce que je conseille : les matins sont statistiquement plus souvent dégagés et calmes, on attrape la lumière du lever du jour sur le Fitz Roy et on devance la foule et le vent de l'après-midi.
Le sentier est large, très fréquenté et facile à suivre au départ d'El Chaltén, dans le parc national Los Glaciares. Beaucoup de marcheurs le font en autonomie ; à chacun d'évaluer son niveau et les conditions du jour.