
Carnet · Récit
La Patagonie à pied : récit d'une traversée
En bref
- Un récit vécu d'une traversée à pied entre El Chaltén et le Cerro Torre, pas un guide pratique.
- Le vent et la météo changeante dictent chaque journée, bien plus que l'itinéraire prévu.
- La montée à la Laguna de los Tres se joue sur son dernier kilomètre, raide et exposé.
- Le Cerro Torre reste souvent caché dans les nuages ; on repart avec un souvenir, pas une photo.
On m'avait prévenu pour le vent. Personne, en revanche, ne m'avait dit qu'il avait une voix, un souffle continu qui s'installe dans la tête dès la première nuit et n'en repart plus vraiment. C'est la première chose que la Patagonie m'a apprise, avant même les montagnes : ici, on n'écoute pas le silence, on écoute le vent le remplir.
C'était ma cinquième traversée dans la région, et je croyais savoir à quoi m'attendre. J'avais tort, comme d'habitude. On revient toujours en Patagonie avec l'idée qu'on l'a comprise, et elle vous remet à votre place en une matinée. La mienne a commencé à El Calafate, dans un bus qui sentait le café froid et l'anorak humide, direction le nord, trois heures de route pour rejoindre El Chaltén. J'avais un sac de quinze kilos, une carte que je n'ouvrirais presque jamais, et cette certitude tranquille des gens qui vont être détrompés.
La steppe, avant tout le reste
Ce que personne ne raconte, c'est que la Patagonie commence par de l'ennui. Pas un ennui désagréable, un ennui vaste, presque respirable. La steppe défile pendant des heures, plate et jaune, coupée de barbelés qui ne retiennent plus rien. De temps en temps un guanaco lève la tête, vous regarde passer avec l'air de celui qui a déjà tout vu, puis se remet à brouter. J'ai compté trois arbres en deux heures. Trois. Le reste, c'est de l'herbe rase couchée par le vent, du gravier, et un ciel qui occupe les quatre cinquièmes du monde.
J'aime cette partie. Elle sert à quelque chose : elle vide. On monte dans le bus avec sa vie, ses mails en retard, ses petites urgences, et la steppe les prend une à une pour les poser sur le bas-côté. Au bout d'une heure et demie, je ne pensais plus à rien. C'est rare. Puis, très loin devant, une ligne de sommets a percé l'horizon, dentelée, improbable, comme dessinée par une main qui aurait forcé le trait. Le Fitz Roy. Un type derrière moi a dit « là » en espagnol, tout bas, et tout le bus s'est penché du même côté.
El Chaltén, au bout du monde et du bitume
El Chaltén, c'est un village posé là où la route s'arrête. Officiellement, la capitale nationale du trekking ; officieusement, quelques rues de terre battue, des maisons en tôle peinte, une odeur de pain et de bois brûlé, et un vent qui vous accueille en vous arrachant à moitié la portière des mains. J'ai descendu mon sac, j'ai fait dix mètres, et une bourrasque m'a fait faire un pas de côté que je n'avais pas décidé. Le patron du refugio, en me voyant, a juste souri. « Aujourd'hui c'est calme », a-t-il dit. Je ne savais pas encore s'il plaisantait. Il ne plaisantait pas.
Le refugio, c'était une grande pièce commune, un poêle qui ronflait, des cordes tendues où séchaient des chaussettes du monde entier. Une Basque qui redescendait du Cerro Torre, deux Coréens silencieux, un couple d'Israéliens qui s'engueulaient gentiment sur l'itinéraire du lendemain. On a mangé des pâtes trop cuites, on a parlé météo, parce qu'en Patagonie on ne parle que de ça, et quelqu'un a sorti la phrase que j'ai entendue à chaque traversée : « ici, tu peux avoir les quatre saisons dans l'après-midi. » Ce n'est pas une image. C'est un bulletin.
La météo, ici, n'est pas une information. C'est le personnage principal. Tu peux tout prévoir, sauf elle, et c'est elle qui décide de ta journée.Mathieu Estève
Cette nuit-là, le vent a poussé contre les murs jusqu'à trois heures. Un bruit de mer, sans la mer. J'ai fini par m'endormir en me disant que le lendemain serait annulé. Au réveil, ciel bleu, immobile, une lumière lavée. La montagne fait ça : elle vous ment, puis elle se rachète.
La Laguna de los Tres, le dernier kilomètre
La marche vers la Laguna de los Tres commence gentiment. On monte en pente douce à travers la forêt, on longe une rivière, on croise des marcheurs qui redescendent avec cette tête particulière des gens qui ont vu quelque chose. Environ dix kilomètres à l'aller, rien de terrible sur le papier. Le piège est à la fin. Le dernier kilomètre grimpe d'un coup, presque quatre cents mètres de dénivelé sur un chemin de pierres branlantes, et c'est là que la montagne prélève son péage.
J'ai croisé un couple de Français à mi-pente. Lui soufflait comme un phoque, elle attendait, patiente. Il m'a lancé, essoufflé : « on nous avait dit facile. » Je n'ai pas eu le cœur de répondre. Rien n'est facile ici, tout est simplement possible, ce qui n'est pas pareil. J'ai monté ce mur à mon rythme, tête baissée, en comptant mes pas par paquets de cent, une vieille technique que j'applique quand mes jambes commencent à négocier. Le vent avait repris, frontal, chargé de fines particules de glace qui piquaient les joues. Et puis, sans prévenir, le chemin bascule, la pente s'ouvre, et la lagune est là.
Le Fitz Roy se dressait au fond, trois pics de granit noir plongeant dans un ciel qu'aucune photo ne rendra jamais correctement. En dessous, la Laguna de los Tres, une eau glaciaire d'un turquoise laiteux, avec des plaques de glace qui flottaient encore près du bord. J'ai posé mon sac. Je me suis assis sur une pierre plate. Et j'ai eu ce moment, celui pour lequel on fait tout ça, où plus aucune pensée n'arrive à se former. Juste le froid dans le dos, le vent dans les oreilles, et cette masse de pierre qui vous regarde sans vous voir. Je suis resté quarante minutes. J'aurais pu rester la journée si le froid ne s'en était pas mêlé.
Pour ceux que ça travaille, cette montée-là est bien celle qui fait la réputation du massif, j'en avais lu des récits avant de venir, notamment du côté de la randonnée jusqu'à la Laguna de los Tres, et je confirme : le dernier kilomètre mérite tous les avertissements qu'on lui prête.
Le Cerro Torre, les lengas et la boue
Le lendemain, j'ai changé de vallée pour aller vers le Cerro Torre. On peut relier les deux par les hauteurs, une traversée que je voulais faire depuis longtemps et que la météo m'avait volée lors de mes voyages précédents. Cette fois, la fenêtre s'est ouverte. Pas grande, on m'avait donné une demi-journée avant que ça tourne, mais suffisante.
La traversée passe par des forêts de lengas, ces petits hêtres austraux tordus par le climat, qui prenaient déjà leurs couleurs d'automne, du roux, de l'ocre, du rouge sombre. La lumière tombait à travers les branches, le sol sentait la terre mouillée et le champignon. C'est la Patagonie que je préfère, celle qu'on oublie de photographier parce qu'elle est basse, discrète, sans sommet spectaculaire à cadrer. Juste des arbres qui poussent malgré tout, penchés dans le sens du vent depuis toujours, comme s'ils s'inclinaient devant lui.
Je dis « lumière », mais il faut aussi dire boue. Une boue noire, collante, qui aspire la chaussure et vous fait avancer comme un poulain sur du verglas. J'y ai laissé un peu de dignité : glissade franche dans une descente, atterrissage sur les fesses, sac par-dessus la tête, et le rire idiot qu'on a quand personne ne vous voit tomber. Quinze minutes plus tard, une randonneuse allemande a fait exactement la même chose au même endroit. On s'est regardés, on n'a rien dit, on savait.
Le Cerro Torre, lui, a joué la timidité. On dit que c'est l'une des montagnes les plus difficiles à voir dégagée au monde, et je le crois. Son sommet, cette flèche impossible coiffée d'un champignon de glace, est resté dans les nuages presque tout le temps. Il s'est montré une fois, dix secondes peut-être, entre deux paquets de brume, et puis il a refermé la porte. Je n'ai pas de photo. J'ai le souvenir, ce qui vaut mieux et ne se partage pas.
On ne conquiert rien, ici. On passe. La montagne se montre ou ne se montre pas, et la seule chose qu'on maîtrise, c'est d'être là quand ça arrive.Mathieu Estève
Une journée volée par le ciel
Il y a eu, entre deux marches, une journée où la Patagonie a simplement dit non. Réveil sous une pluie oblique, ce genre de pluie qui n'a pas besoin de tomber fort pour vous tremper, portée à l'horizontale par des rafales qui secouaient les vitres. Le refugio s'était rempli de gens qui, comme moi, avaient renoncé sans le dire. On s'est retrouvés une dizaine autour du poêle, à faire sécher des affaires qui ne sécheraient pas, à boire un maté qui tournait de main en main.
C'est là que j'ai rencontré Osvaldo, un vieux guide de la vallée, la soixantaine bien tassée, les mains comme du cuir. Il ne marchait plus beaucoup, les genoux, m'a-t-il dit en tapotant les siens avec un fatalisme joyeux, mais il connaissait chaque pli du massif. Il m'a parlé des hivers d'avant, quand El Chaltén n'était qu'une poignée de maisons et que le vent, déjà, avait le dernier mot. « La montagne n'a pas changé, m'a-t-il dit. C'est nous qui arrivons en plus grand nombre pour lui demander la même chose. » Je n'ai pas su quoi répondre. J'ai resservi le maté. Dehors, la météo continuait son travail patient de nous garder à l'intérieur, et pour une fois je n'avais rien contre. Une traversée, ce sont aussi ces journées-là, celles où l'on n'avance pas d'un mètre et où l'on apprend pourtant quelque chose.
Ce que le vent finit par laisser
Le dernier soir à El Chaltén, j'ai marché seul jusqu'au mirador au-dessus du village. Le vent était tombé, ça arrive, rarement, comme une trêve accordée sans raison. La vallée était bleue, les tôles des maisons viraient à l'orange, et le Fitz Roy, tout au fond, s'allumait de rose sur son flanc ouest. On appelle ça l'heure dorée ; ici, elle dure trois minutes et il faut la mériter. J'étais seul, vraiment seul, et pour une fois cette solitude ne pesait rien. Elle était juste large, à la mesure du reste.
C'est peut-être ça que je viens chercher, traversée après traversée. Pas les sommets, les sommets, on les regarde, on ne les possède pas. Ce que je viens chercher, c'est cette manière qu'a la Patagonie de vous rendre petit sans vous humilier. De vous rappeler que le vent soufflait avant vous et soufflera après, que le glacier avance de quelques centimètres par jour depuis des millénaires, indifférent à votre passage. Il y a un repos étrange là-dedans. On arrête de se croire au centre de quoi que ce soit.
Le lendemain, retour vers El Calafate, et le crochet que je m'accorde à chaque fois : le glacier Perito Moreno. Rester sur les passerelles, écouter. Parce qu'un glacier, ça parle, des craquements profonds, sourds, puis parfois un bloc gros comme un immeuble qui se détache et tombe dans l'eau avec un bruit de tonnerre décalé, arrivé aux oreilles une seconde trop tard. J'ai vu des gens applaudir. Je comprends l'élan, mais je préfère me taire. On n'applaudit pas la mer, on n'applaudit pas un glacier.
Je suis reparti avec les mêmes chaussures pleines de boue séchée, la même veste qui sent le feu de bois, et cette chose difficile à nommer qu'on ramène de ces montagnes-là : moins un exploit qu'une remise à zéro. J'ai fait cinq traversées ici et je n'ai toujours pas l'impression de connaître la région. Je crois que c'est le principe. On ne connaît pas la Patagonie ; on lui rend visite, on repart quand elle vous laisse partir, et on revient parce qu'on ne peut pas faire autrement.
Le vent, lui, ne m'a jamais quitté vraiment. Des semaines après, chez moi, dans le silence d'une nuit ordinaire, il m'arrive de l'entendre encore, cette voix continue au fond du crâne. Certains reviennent de voyage avec des photos. Moi, je reviens avec un bruit.
Teste-toi
Qu'est-ce qui, dans ce récit, décide vraiment du déroulé de chaque journée en Patagonie ?
Questions fréquentes
Non. C'est un récit personnel, à la première personne : des scènes, des rencontres et des sensations vécues, pas un itinéraire à suivre ni des conseils d'organisation.
Autour d'El Chaltén, dans la région du Fitz Roy et du Cerro Torre, avec un départ et un retour par El Calafate.
Le récit ne donne aucune recommandation technique ; il partage seulement un vécu. Les sensations décrites (vent, froid, boue, dénivelé) restent celles d'un marcheur, pas d'un expert.
Parce qu'il est réputé pour rester dans les nuages la plupart du temps. Dans ce récit, il ne s'est dégagé que quelques secondes.