
Nature & trek · Récit & guide
Observer les baleines franches australes en Patagonie
En bref
- La saison va grossièrement de juin à décembre, avec un pic vers septembre-octobre.
- Deux manières d'observer : en bateau depuis Puerto Pirámides, ou depuis la plage à El Doradillo, à pied.
- Le cœur de la saison est le plus sûr pour en voir beaucoup ; le début et la fin offrent plus de calme.
- Les approches en bateau sont réglementées : les meilleures rencontres sont celles où la baleine décide.
La première fois, je n'ai pas vu la baleine. J'ai vu son souffle, un trait blanc qui monte au-dessus de l'eau grise, se défait dans le vent, et disparaît avant même qu'on ait fini de comprendre. On reste un peu bête, une seconde ou deux. Puis on attend le suivant.
Je ne suis pas venu ici avec des jumelles de spécialiste ni un carnet de comptages. Je suis venu parce qu'on m'avait dit qu'à cette période, sur cette côte, les baleines franches australes remontent si près du bord qu'on peut les regarder les pieds dans le sable. C'est vrai. Mais personne ne m'avait dit que le plus long, dans l'affaire, ce serait d'apprendre à ne rien faire. À rester planté, le col relevé, à scruter une mer qui, pendant vingt minutes, ne montre rien du tout.
Le souffle, d'abord
Avant la baleine, il y a toujours le souffle. Un « pfffou » sourd qui porte loin, surtout quand le vent tombe, et cette colonne d'embruns qui reste suspendue une poignée de secondes. On apprend vite à la reconnaître : ce n'est pas une vague, ce n'est pas une mouette, c'est vertical, c'est net, et ça se répète. Une fois qu'on a l'œil, on en repère trois ou quatre à la fois sans même chercher. Le reste, le dos noir qui roule, la nageoire qui bat l'air, parfois la tête couverte de callosités blanches qui sort d'un coup, vient après, comme un cadeau qu'on n'a pas commandé.
La ballena franca austral, la baleine franche australe, n'est pas un animal pressé. Elle se déplace lentement, elle traîne près de la surface, elle fait la sieste des heures durant. C'est précisément ce qui la rend observable. Là où d'autres cétacés filent et plongent, celle-ci s'attarde. On a le temps de la voir, de la perdre, de la retrouver un peu plus loin. Pour un observateur patient, c'est presque un luxe.
Choisir son mois
La saison s'étale grossièrement de juin à décembre. En pratique, ça veut dire que dès l'hiver austral, donc en plein juillet, quand chez nous c'est l'été, les premières remontent le long de la côte pour mettre bas et s'accoupler dans les eaux abritées. Puis le nombre grimpe, atteint une sorte de plein vers septembre et octobre, avant de refluer doucement quand le printemps avance et que les familles reprennent la mer vers le large.
Je ne vais pas prétendre qu'un mois vaut mieux qu'un autre dans l'absolu, parce que ça dépend de ce qu'on cherche. Si l'idée est simplement d'en voir beaucoup, sans se compliquer la vie, le cœur de la saison ne déçoit pas : elles sont là, nombreuses, proches. C'est le moment le plus sûr, et donc aussi le plus fréquenté.
Un mot sur le froid, parce qu'il pèse dans le choix. On parle d'hiver et de début de printemps austral, sur une côte battue par le vent. Le soleil peut être franc, l'air rester coupant. J'ai passé des matinées entières emmitouflé à ne pas oublier de sortir les mains des poches, et des après-midis où la lumière basse rendait chaque souffle presque doré. Ce n'est pas un détail de confort : la météo décide de la durée qu'on tient dehors, et donc, en partie, de ce qu'on finit par voir.
Le début, la fin
Ce que j'ai préféré, moi, ce sont les marges. Le tout début, quand elles arrivent, qu'il fait franchement froid et qu'on est presque seul sur la plage. Et la toute fin, en novembre passé, quand on voit les baleineaux déjà grands jouer près de leur mère, tester leurs nageoires, se faire remettre en place d'un coup de flanc. Il y a moins de monde, la lumière change, et l'on sent que quelque chose est sur le point de se terminer. Pour caler tout ça avec le climat général de la région, la page quand partir en Patagonie donne une idée honnête de ce qui vous attend côté météo, parce que la saison des baleines, c'est aussi la saison du vent.

En bateau, depuis Puerto Pirámides
Il y a deux façons de faire, et elles ne racontent pas la même histoire. La première, c'est la sortie en bateau depuis Puerto Pirámides, le petit port de la Péninsule Valdés. On embarque, on s'éloigne de la plage, et on va les rejoindre dans leur golfe.
Ce que ça change, c'est l'échelle. Depuis la plage, la baleine reste une silhouette lointaine, une promesse. En bateau, elle devient un volume. Quand une masse de cette taille remonte à quelques mètres de la coque, qu'on entend le souffle de tout près, qu'on sent l'odeur un peu grasse de l'air qu'elle rejette, l'estomac se serre. Ce n'est pas de la peur exactement. C'est le corps qui comprend, avant la tête, qu'on est petit. Le moteur se coupe, on parle à voix basse sans se concerter, et l'on attend de voir ce qu'elle décide de faire. Parfois elle passe sous le bateau et ressort de l'autre côté. Parfois elle lève la tête, ce museau bosselé de callosités, et l'on jurerait qu'elle regarde. Je ne dirai pas qu'elle regarde. Je dirai seulement que, sur le moment, on y croit.
La mer, elle, décide beaucoup. Il y a des matins où tout est plat et où l'on voit à des centaines de mètres. Et il y a des jours où le vent monte, où la houle se forme, où la sortie devient un manège humide et où la baleine, elle, s'en moque complètement. On rentre trempé, ballotté, et content quand même.
On ne va pas vers la baleine comme on va vers un décor. On s'installe à côté d'elle, on baisse la voix, et on la laisse mener.Mathieu Estève
Depuis la plage, à El Doradillo
La seconde façon ne coûte qu'un peu de marche et beaucoup de patience : la plage d'El Doradillo, à quelques kilomètres de Puerto Madryn. Ici, pas de bateau. On arrive à pied, on s'assoit sur les galets ou dans la voiture face à l'eau, et l'on regarde. Le fond descend vite, si bien que les baleines longent le rivage de très près, surtout à marée haute. Certaines passent à ce qui semble une portée de caillou.
J'ai un faible pour cette version-là. Elle n'a rien de spectaculaire au premier abord, pas d'embarquement, pas de moteur, personne pour commenter. Juste vous, le vent, et l'attente. Puis un souffle. Puis un dos qui roule. Puis, si l'on a de la chance et qu'on est resté assez longtemps, une queue qui se dresse à la verticale et retombe sans bruit. On ne paie ce spectacle qu'en heures. C'est une monnaie que peu de gens ont envie de dépenser, et c'est tant mieux pour ceux qui restent.
| Où | Quand | Ce qu'on voit |
|---|---|---|
| En bateau, depuis Puerto Pirámides | De juin à décembre, cœur vers septembre-octobre | Approches rapprochées, souffles tout près, sauts, museaux qui se lèvent, mères et baleineaux |
| Depuis la plage, à El Doradillo | Surtout de juillet à novembre, mieux à marée haute | Baleines qui longent le bord, souffles, dos qui roulent, parfois une queue, sans embarquer |
Mères et baleineaux
Ce qui frappe, quand on revient plusieurs jours de suite, c'est de commencer à distinguer des scènes plutôt que des animaux. Une mère qui reste presque immobile pendant qu'un petit tourne autour d'elle. Le baleineau qui se hisse sur le dos de sa mère, glisse, recommence. Ces gestes-là n'ont rien de rare ici pendant la saison, et pourtant on ne s'y habitue pas. Il y a une lenteur, une répétition, une tendresse un peu maladroite dans tout ça qui tient longtemps l'attention.
Le saut, le breaching, quand la bête sort presque entière et retombe dans une gerbe d'eau, reste l'image qu'on espère tous. Elle ne se commande pas. J'ai passé des après-midis entiers sans en voir un seul, et puis un matin, sans prévenir, trois de suite au même endroit. On n'a jamais l'appareil au bon réglage à ce moment-là. Autant poser l'appareil et regarder.
Il y a aussi ce geste plus discret, que j'ai mis du temps à remarquer : la baleine qui dresse sa nageoire caudale hors de l'eau et la laisse dépasser, immobile, parfois de longues minutes. On dit qu'elle se sert du vent comme d'une voile pour se laisser dériver. Vrai ou pas, je n'en sais rien, et ça m'est égal. Ce que je retiens, c'est cette queue plantée dans le ciel comme un panneau noir, qui ne bouge pas, pendant qu'autour tout le reste bouge.

S'approcher, ou pas
Il faut en parler, parce que c'est le nerf de l'affaire. Voir une baleine de près, c'est une chance ; la déranger, c'est un choix qu'on fait, même sans le vouloir. Sur cette côte, les approches en bateau sont encadrées : distances à respecter, durée limitée, façon de manœuvrer, interdiction de couper la route d'une mère et de son petit. Les équipages sérieux appliquent ces règles sans qu'on ait à le demander, et l'on sent vite la différence entre un capitaine qui laisse l'animal venir et un autre qui court après.
Je n'ai pas de leçon à donner, seulement une conviction d'observateur : les meilleures rencontres sont celles où c'est la baleine qui décide. On coupe le moteur, on attend, on ne force rien. Neuf fois sur dix, si l'on tient bon, elle finit par s'approcher d'elle-même, et alors ce qu'on vit n'a plus rien à voir avec une poursuite. Depuis la plage, la question ne se pose même pas : on ne peut pas s'approcher, donc on regarde, et c'est peut-être la forme la plus juste de tout ça. Rester à sa place. Ne prendre que ce qu'on nous donne.
Ce qu'on croise en chemin
On vient pour les baleines, mais la mer ne se laisse pas réduire à une seule espèce. En sortant du port ou en marchant le long de la côte, on tombe sur bien d'autres choses. Des lions de mer vautrés sur les rochers, bruyants, empestant à distance, qui vous regardent passer avec l'air de s'ennuyer. Des dauphins, parfois, ces petits dauphins noir et blanc qui jouent dans l'étrave et repartent aussi vite qu'ils sont venus. Des oiseaux partout, des cormorans en escadrille, et si l'on lève les yeux au bon moment, la silhouette d'un rapace au-dessus de la falaise.
Ces à-côtés comptent plus qu'on ne croit. Ils remplissent les temps morts, ils rappellent qu'on est dans un endroit vivant et pas devant un aquarium géant. Et puis il y a des jours où la baleine ne se montre pas beaucoup, où c'est un banc de dauphins ou une colonie de lions de mer qui sauve la sortie. On repart avec l'impression d'avoir quand même reçu quelque chose, et l'on se dit qu'on reviendra le lendemain, la mer étant, de toute façon, la seule à savoir ce qu'elle nous réserve.
Ce que ça fait
On me demande souvent si « ça vaut le coup ». La question me met toujours mal à l'aise, parce qu'elle suppose un rendement, un ratio, quelque chose à cocher. Or ce n'est pas de cet ordre-là. Voir une baleine de près ne se raconte pas très bien après coup. Sur le moment, il n'y a pas de grande émotion démonstrative, pas de larmes ni de cri. Il y a plutôt un silence, une sorte de mise à l'arrêt. On regarde un animal immense, tranquille, indifférent à notre présence, et l'on se sent brièvement remis à sa taille réelle. C'est reposant, au fond.
Ce qui reste, des semaines plus tard, ce n'est pas la photo, elles sont presque toutes ratées, floues, prises trop tard. C'est le souffle. Ce bruit-là, et l'attente qui le précède. Si je devais résumer ce que ces jours-là m'ont appris, ce serait ça : la patience n'est pas un prix à payer pour voir la baleine. C'est déjà une partie de ce qu'on est venu chercher.
Teste-toi
À quelle période l'observation des baleines franches australes est-elle généralement à son pic sur cette côte de Patagonie ?
Questions fréquentes
Oui. Depuis la plage d'El Doradillo, près de Puerto Madryn, le fond descend vite et les baleines longent le bord, surtout à marée haute. On observe à pied, sans embarquer.
En bateau, depuis Puerto Pirámides, on approche l'animal et l'on ressent son échelle de tout près. Depuis la plage, l'observation est plus lointaine, plus lente, mais gratuite et sans dérangement possible.
Le cœur de la saison, vers septembre-octobre, offre le plus de baleines et le plus de certitude. Le début (juillet) et la fin (novembre) sont plus calmes et plus tranquilles.
Souvent, oui : lions de mer sur les rochers, petits dauphins qui jouent dans l'étrave, cormorans et parfois un rapace au-dessus des falaises.