Saveurs & vin · Récit & guide

Les empanadas argentines : le petit chausson qui raconte le pays

IMG hero (Nano Banana) : plateau d'empanadas argentines dorées, repulgue visible, table conviviale

En bref

La première empanada que j'ai vraiment mangée en Argentine m'a brûlé les doigts, puis le menton. C'était à Salta, un midi de novembre, dans une salle carrelée où le ventilateur brassait de l'air chaud sans conviction. La femme derrière le comptoir m'a tendu le petit chausson dans un carré de papier, m'a regardée mordre dedans par le mauvais côté, et a éclaté de rire.

Le jus a coulé le long de mon poignet. Un mélange de graisse, de bouillon et de quelque chose de sucré que je n'ai pas su nommer sur le moment. Elle m'a fait signe : on croque un petit coin, on aspire d'abord, on penche la tête. J'ai refait le geste. Ça marchait. Et pendant que je léchais mes doigts comme une gamine, j'ai compris que ce truc de rien du tout, ce chausson qu'on trouve à chaque coin de rue et qu'on paie une poignée de pesos, contenait à peu près tout ce que je voulais savoir sur ce pays.

Je suis restée trois semaines de plus que prévu. Une partie de ce délai, je la dois aux empanadas. L'autre à une histoire de bus qui ne s'est jamais présenté, mais ça, c'est un autre récit.

Un chausson, mille foyers

Disons-le vite pour qu'on soit d'accord : une empanada, c'est un petit disque de pâte de blé qu'on garnit, qu'on replie en demi-lune et qu'on ferme sur le bord. Point. La cuisson se fait au four ou dans un bain d'huile. La farce, elle, dépend de la maison, de la province, de l'humeur, du dimanche. On les mange debout, assis, en apéritif, en plat, à trois heures du matin en sortant d'un bar, à midi au bureau. Elles accompagnent l'asado quand la viande tarde, elles remplacent le repas quand on n'a pas le temps, elles arrivent en pile quand quelqu'un débarque à l'improviste.

Ce que j'ai mis du temps à saisir, c'est qu'il n'existe pas une empanada argentine. Il en existe autant que de cuisines, et surtout autant que de régions. La salteña n'a rien à voir avec la cordobesa. Celle qu'on m'a servie à Tucumán tenait à peine dans la main tant elle était généreuse. Vouloir en faire une catégorie unique, c'est comme prétendre qu'il n'y a qu'un seul accent français. On sent tout de suite que quelque chose cloche.

Une main referme le bord d une empanada en formant le repulgue
Le repulgue se fait au pouce et à l'index, sans réfléchir quand on a l'habitude. Moi, je réfléchissais.
Empanadas dorees sortant d un four a bois dans le nord argentin
Au four à bois, la pâte prend des taches brunes qu'aucune plaque électrique ne sait imiter.

Ce que raconte le pli

La première chose qu'on m'a apprise, avant même la farce, c'est le repulgue. Le pli du bord. Ce cordon torsadé qui court le long de la demi-lune et qui ferme le chausson. J'ai cru longtemps que c'était décoratif. Erreur.

Chez les gens qui font ça sérieusement, le repulgue est une signature. La forme du pli indique la garniture. Un cordon bien serré pour la viande, un pli tout simple pincé pour le poulet, une petite queue relevée pour l'humita, une bordure droite au moule pour le jambon-fromage. Comme ça, dans une pile de trente empanadas dorées et rigoureusement identiques de l'extérieur, on sait sans mordre laquelle contient quoi. C'est un langage. Un code discret qui se transmet de main en main, et que personne n'a jamais écrit nulle part.

Chez Marta, la voisine de la maison où je logeais à Cafayate, ça allait plus loin. Elle faisait un repulgue à quatorze plis pour les jours de fête, un à six pour l'ordinaire, et un bâclé, presque insultant, pour son gendre, dont elle pensait le plus grand mal. Je n'invente rien. Elle me l'a dit en riant, la farine jusqu'aux coudes.

Le repulgue, c'est la seule écriture que ma grand-mère savait faire. Personne ne lui avait appris à signer son nom, mais ses empanadas, on les reconnaissait à trois maisons de distance.Juliette Fauvel

La farce, ce champ de bataille

Parlons de ce qu'il y a dedans, parce que c'est là que les gens s'engueulent gentiment. La base la plus répandue, celle qu'on appelle simplement carne, c'est de la viande de bœuf. Et déjà, premier front : hachée ou coupée au couteau ? Les puristes du Nord ne jurent que par le couteau. La viande taillée en petits dés garde du mordant, du jus, une texture qu'on perd avec le hachoir. Ceux qui font vite, ou beaucoup, hachent. On ne les jugera pas. Enfin, un peu.

Autour de la viande, un monde tourne. L'oignon, en quantité qui ferait peur à un débutant. Du cumin, du paprika doux, parfois du piment. Des morceaux d'œuf dur qui apparaissent au détour d'une bouchée. Des olives, vertes, souvent avec le noyau, alors on prévient les convives ou on ne prévient pas, question de tempérament. Et puis, selon les maisons, des raisins secs. Là, on entre en terrain glissant. Le sucré dans le salé divise l'Argentine comme peu de sujets. À Córdoba, on assume, on en met, on ajoute même du sucre sur la pâte. Ailleurs, on trouve ça hérétique.

Il y a aussi tout ce qui n'est pas la viande. Le poulet effiloché, doux, réconfortant. L'humita, cette purée de maïs frais crémeuse et un peu sucrée, ma préférée les jours de chaleur. Le jambon-fromage, celle des enfants et des adultes qui n'ont pas honte. Et dans les grandes villes, des versions au fromage coulant, aux épinards, au thon. La liste ne se ferme jamais. C'est ça, aussi, une cuisine vivante : elle refuse qu'on la fige. Si le sujet des mélanges vous amuse, la cuisine argentine dans son ensemble fonctionne un peu comme ça, par strates d'immigrations et de terroirs empilés.

Le Nord, le four, et la juteuse de Salta

Si je dois désigner une reine, ce sera la salteña. La juteuse. Petite, dense, avec ce jus qui menace de vous échapper à chaque bouchée. Le secret tient à la graisse de bœuf fondue qu'on incorpore à la farce et qu'on laisse figer avant de garnir. À la cuisson, elle refond, et voilà le bouillon prisonnier sous la pâte. C'est technique, c'est un peu casse-pied, et c'est spectaculaire.

Elles se cuisent au four, idéalement à bois, ce qui donne cette croûte tachetée qu'on ne reproduit pas à la maison sans tricher. J'en ai mangé des dizaines dans la région de Salta, jamais deux fois la même, et j'ai fini par croire que le climat sec du Nord y était pour quelque chose. Peut-être. Ou peut-être que je cherchais juste une excuse pour rester.

Plateau d empanadas saltenas dorees sur une table de bar a Salta
La pile arrive, on ne compte plus, on recompte à l'addition. Toujours plus qu'on ne croyait.
Viande de boeuf coupee au couteau pour une farce d empanada
Coupée au couteau. Le hachoir, ici, passe pour de la paresse.

Petit tour des provinces

Je ne prétends pas cartographier tout le pays, ce serait malhonnête et surtout impossible. Mais voici, à grands traits, ce que j'ai goûté et ce qu'on m'a raconté, province par province. À prendre comme un carnet, pas comme une loi.

ProvinceFarce typiqueCuissonParticularité
SaltaBœuf coupé au couteau, pomme de terre, oignon, graisse figéeFour (à bois)La fameuse « juteuse » ; jus de bouillon sous la pâte
TucumánBœuf ou poulet, matambre parfois, beaucoup d'oignonFour ou fritureGénéreuses, réputées parmi les plus savoureuses du pays
CórdobaBœuf, raisins secs, patate, une touche de sucreFourSucré-salé assumé, sucre saupoudré sur la croûte
MendozaBœuf haché, olives, œuf, cumin marquéFourSe marie au vin de la région, apéritif de rigueur
Buenos AiresViande, poulet, jambon-fromage, humita, options infiniesFour ou fritureLa ville-carrefour : toutes les variantes cohabitent

D'où ça vient, au juste

On aime croire qu'un plat national naît du sol sur lequel on le mange. C'est presque toujours faux, et les empanadas ne font pas exception. Le mot lui-même, empanar, c'est enrober de pain, de pâte. L'idée du chausson farci a traversé la Méditerranée bien avant l'Atlantique. On la retrouve du côté de la péninsule ibérique, avec des cousines lointaines en Galice, et plus loin encore des airs de famille avec les samoussas, les chaussons du Proche-Orient, tout ce grand peuple de pâtes repliées sur une garniture que l'humanité fabrique partout où elle a de la farine et de la faim.

En Amérique latine, la parenté saute aux yeux. La Bolivie a ses salteñas, le nom trahit le lien avec Salta,, le Chili sa grande empanada de pino cuite au four, la Colombie et le Venezuela leurs versions à la farine de maïs, souvent frites, croustillantes d'une autre manière. Chaque pays a pris l'idée et l'a pliée à sa façon. Littéralement. Ce qui me plaît là-dedans, c'est que personne ne possède vraiment l'empanada. Elle appartient à tout le monde et à chaque cuisine en particulier. Un objet de rien qui voyage mieux que la plupart d'entre nous. On raconte d'ailleurs que les mineurs du Nord les emportaient au fond, calées dans une poche, parce qu'elles tenaient au chaud et se mangeaient d'une seule main. Je ne sais pas si c'est vrai. Mais l'histoire dit quelque chose de juste : ce chausson a toujours été une nourriture de gens qui bougent, qui travaillent, qui n'ont pas le loisir de s'attabler longtemps. La cuisine des mains occupées.

Où en manger, et comment ne pas se tromper

Le meilleur endroit reste la maison de quelqu'un, ce qui ne s'organise pas. À défaut, cherchez les enseignes qui ne font que ça. Les rotiserías, les petits comptoirs à empanadas où la vitrine affiche dix ou douze parfums et où ça tourne assez vite pour que rien ne rassisse. Fuyez, en général, les endroits qui font mille choses et les empanadas en passant. Ce n'est pas une règle absolue, mais elle m'a rarement trahie. J'ajoute une chose : méfiez-vous des vitrines trop parfaites, où chaque empanada semble sortie du même moule industriel. La vraie bonne enseigne, souvent, a des chaussons un peu de travers, des tailles qui varient, des repulgues faits par des mains différentes au fil de la journée. C'est le signe qu'on plie encore à la main, dans l'arrière-boutique, et non qu'on décongèle.

Un détail qui aide : demandez si c'est al horno ou frita. Four ou friture. Selon l'humeur et l'heure, on ne veut pas la même chose. Le matin, la frite me semble une agression ; le soir, avec une bière, elle devient une évidence. Et si vous voyez du monde faire la queue devant un trou dans le mur sans nom, mettez-vous dans la file. Vous ne le regretterez pas.

En faire chez soi, à la louche

Je vais décevoir ceux qui attendent des grammes. Je n'en donnerai pas, pour deux raisons. La première, c'est que je ne suis pas cuisinière, juste quelqu'un qui a beaucoup regardé et un peu essayé. La seconde, c'est que Marta, Silvia et les trois autres femmes qui m'ont laissée traîner dans leur cuisine ne mesuraient rien. Jamais. La quantité d'oignon, c'était « jusqu'à ce que ça sente bon ». Le sel, « ce qu'il faut ». Alors voici l'esprit de la chose, pas la recette.

La pâte, d'abord. Farine de blé, un peu de matière grasse, beurre ou graisse,, de l'eau tiède avec du sel, on pétrit jusqu'à ce que ça devienne souple sans coller, on laisse reposer le temps de s'occuper de la farce. Beaucoup de gens achètent les disques tout prêts, les fameuses tapas para empanadas, et personne ne les juge. La vie est courte.

La farce, on fait revenir énormément d'oignon émincé, bien plus qu'on ne pense, dans un fond de gras. On ajoute la viande, coupée au couteau si on a le courage, hachée si on a un dîner à préparer et une vie à côté. Cumin, paprika, sel. On veut que ce soit franchement assaisonné, presque trop, parce que la pâte va tout adoucir. Certains laissent refroidir la farce toute une nuit ; ça la rend plus facile à manier et, paraît-il, meilleure. Je le crois.

Ensuite on garnit sans excès, une cuillère au centre du disque, pas plus, sinon ça déborde et le repulgue ne tient pas. On humecte le bord, on replie, on ferme. Le pli, vous ferez comme vous pourrez. Le mien ressemble, les bons jours, à un travail d'enfant appliqué. Les mauvais jours, à un accident. Ça ne change rien au goût. On dore au four assez chaud jusqu'à ce que la surface prenne des couleurs, ou on frit par petites fournées. Et on les mange trop vite, en se brûlant, debout dans la cuisine, comme il se doit.

Pour finir le repas dans les règles, il reste une dernière étape, non négociable dans la plupart des maisons que j'ai connues : quelque chose de sucré. Souvent une cuillère plantée directement dans le pot de dulce de leche, mangée sans façon. On a fait fort en salé, on continue en sucré. C'est le pays qui veut ça.

Ce qui reste, quand on rentre

Je suis repartie sans savoir faire un repulgue correct. J'ai essayé, chez moi, dans une cuisine française sous une lumière grise, avec des disques que j'avais roulés trop épais. Le résultat était mangeable et un peu triste. Il manquait le ventilateur inutile, le rire de la femme derrière le comptoir, la file d'attente devant le trou dans le mur, la graisse sur les doigts et le pot de dulce de leche à portée de cuillère.

Une empanada, ce n'est pas un plat. C'est un prétexte. À se réunir, à discuter du bon nombre de plis, à se moquer de son gendre, à tenir chaud une conversation le temps que la viande de l'asado soit prête. Le chausson n'est que l'emballage. Ce qu'il contient vraiment, aucune recette ne le donne. Il faut aller le chercher là-bas, se tromper de côté pour croquer, et laisser quelqu'un rire de vous. C'est comme ça qu'on apprend. C'est la seule façon que je connaisse.

Teste-toi

À quoi sert le repulgue, la bordure pliée d'une empanada ?

Questions fréquentes

La cuisson au four donne une pâte plus sèche et une croûte tachetée, surtout au feu de bois ; la friture rend le chausson croustillant et plus riche. Les deux coexistent partout, on choisit selon l'heure et l'envie.

C'est la version de Salta, dans le Nord : petite, dense et juteuse, avec de la viande coupée au couteau et une graisse de bœuf figée qui refond à la cuisson pour créer un jus de bouillon sous la pâte.

Oui, en restant simple : une pâte de farine de blé ou des disques du commerce, une farce très assaisonnée à base de beaucoup d'oignon, on garnit sans excès, on plie et on cuit au four chaud ou à la friture. Les quantités se font à la louche.

L'idée du chausson farci vient d'ailleurs, notamment de la péninsule ibérique, et voyage dans toute l'Amérique latine, Bolivie, Chili, Colombie, Venezuela. L'Argentine l'a adoptée et déclinée province par province.